Antambahoaka

wikipedia.jpgdada.jpgCeux de la Communauté

recueillis par Robert ANDRIANTSOA (malagasy58@gmail)

 

Un des fameux scribes Antambahoaka,le katibo Ravalarivo, par le sorabe relatait les origines des ZafiRaminia, évoquant les deux frères Rahatsy et Rakovatsy.
On incombe à Rakoub ou Rakovatsy ou Rabevahoaka, fuyant  son frère Rahatsy vers Analaminofy puis Mananjary, l'origine de la tribu des Atambahoaka.
Le Sambatra (fête rituelle) antambahoaka a lieu tous les 7 ans, de taon-joma (l’année de Vendredi). Il rappelle le voyage des ancêtres de Medina jusqu’à l’est du fleuve Mananjary. La circoncision proprement dite se fera uniquement au déclin du Vendredi, c'est-à-dire aux premières heures du Samedi : c’est le Sabbat (Sambatra). Le fihavanana (solidarité familiale et du clan) est de rigueur.

Description de cette image, également commentée ci-après

Vieillard Antambahoaka (1908)

Populations significatives par région
Drapeau de Madagascar Madagascar 74 000
Autres
Langues dialecte du malgache
Religions religions traditionnelles
Ethnies liées Antaisaka
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Carte de répartition

Ethnonymie

Selon les sources, on observe quelques variantes : Antambahoakas, Tambahoaka2.

Histoire

Comme toutes les ethnies malgaches, les Antambahoakas sont d'origine austronésienne. Ils font partie du groupe paléomalgache Vezo (ethnies côtières, par opposition aux Vazimbas des hauts plateaux).

Dès la fin du premier millénaire jusqu'à 1600 environ, les Vazimba de l'intérieur autant que les Vezo des côtes accueillirent de nouveaux immigrants moyen-orientaux (Perses Shirazi, Arabes Omanites, Juifs arabisés) et orientaux (Indiens Gujarati, Malais, Javanais, Bugis) voire européens (Portugais) qui s'intégrèrent et s'acculturèrent à la société Vezo et Vazimba, souvent par alliance matrimoniale. Bien que minoritaires, les apports culturels, politiques et technologiques de ces nouveaux arrivants à l'ancien monde Vazimba et Vezo modifièrent substantiellement leur société et sera à l'origine des grands bouleversements du XVIe qui conduiront à l'époque féodale malgache.

Sur les côtes, l'intégration des nouveaux immigrés orientaux, moyen orientaux et africains donnèrent naissance aux ethnies et/ou royaumes Antakarana, Boina, Menabe et Vezo (Côte Ouest), Mahafaly et Antandroy (Sud), Antesaka, Antambahoaka, Antemoro, Antanala, Betsimisaraka (Côte Est).

Une explication quant à l’origine du nom Antambahoaka remonte à Ravalarivo qui s’intalla à Masindrano (aujourd'hui quartier de Mananjary). Aimé du peuple, on lui donna le surnom de Ratiambahoaka d’où dérive peut-être le nom donné à ses descendants - Antambahoaka. Groupés autour de la ville Mananjary, les Antambahoaka se disent descendant de Raminia en provenance de La Mecque entre le Xe et XIIe siècle. Certains préceptes de l’islam se retrouvent à travers les coutumes. Ainsi les chefs de clan doivent s’abstenir de manger du porc et la viande doit provenir d’animaux saignés1.

Langue

Le dialecte antambahoaka est une branche du malgache, une langue malayo-polynésienne.

Spécificités culturelles

Les Antambahoaka ont conservé dans leur vocabulaire plusieurs mots islamisés et quelques lettrés savent encore retranscrire leur langue en écriture arabe. L’habit traditionnel que porte les mpanjaka (rois), à l’occasion des fêtes, est constitué d’une chéchia rouge et d’un vêtement ample à larges rayures rouges et noires1.

Le sambatra

Le sambatra, ou rituel de circoncision collective, a lieu tous les 7 ans, dans toutes les villes et tous les villages antambahoakas, et marque l'entrée dans le monde des adultes des jeunes garçons circoncis à cette occasion. Le sambatra est une fête pouvant durer un mois. C'est une fête très populaire et extrêmement joyeuse, durant laquelle les femmes se parent de leurs plus beaux lambas. Plusieurs rituels sont accomplis au début : les tenues rouges des petits garçons sont préparées, les jeunes gens vont puiser l'eau destinée à laver la plaie des circoncis, un simulacre de bataille oppose les jeunes gens entre eux, puis une procession a lieu vers le canal des Pangalanes. La circoncision proprement dite a lieu un vendredi3.

Le fady (tabou) des jumeaux

Chez les Antambahoakas, un fady (tabou ancestral) interdit d'élever des jumeaux. Cela provoque l'abandon d'un des deux nouveau-nés. Cette pratique est régulièrement dénoncée par les instances nationales et internationales, mais la coutume est fortement ancrée.

Les Antambahoaka de Mananjary

Vivant sur la côte sud-est de Madagascar, les Antambahoaka ou « Ceux du peuple » peuplent la région de Vatovavy-Fitovinany, province de Fianarantsoa.

Origine et situation géographique

Petit groupe ethnique établit sur les bords de la rivière Mananjary chef lieu du district du même nom, l’histoire des Antambahoaka remonte au règne de Ravalarivo, surnommé affectueusement par le peuple « Ratiambahoaka » qui aurait ainsi donné le nom d’Antambahoaka à ses descendants. La ville de Mananjary fut au départ un village bâti au XVe siècle et les origines de cette ethnie se retrouvent au travers des traditions encore très vivaces aujourd’hui. Ainsi, certaines traditions ayant trait à l’Islam démontrent l’ancienne présence d’arabes mais aussi d’africains et orientaux venus accostés au Xe et XIIe siècle la côte Est malgache. Dans leur dialecte est également utilisée la langue arabe et certains en maîtrisent même l’écriture.

Comme tout groupe ethnique de Madagascar, les Antambahoaka sont gouvernés par un roi, gardien des traditions et à la fois un sage très respecté par les habitants. Son palais est des plus rustiques : dressés sur des pilotis, les murs sont en falafa et le toit est fait de branches de Ravinala ou « arbre du voyageur ». Le plancher est fabriqué avec l’écorce du Ravinala et il est facile de reconnaître cette case par sa forme rectangulaire surmontée à l’entrée par la caricature d’un oiseau taillée dans du bois.

 

Us et coutumes

Les Antambahoaka observent de nombreuses traditions dont le Sambatra qui se déroulent tous les 7 ans. Le roi est reconnaissable par son habit traditionnel constitué d’une longue robe à rayures rouges et noires et d’une chéchia rouge, couleur des rois ou « mpanjaka ». Fête rituelle dont les festivités peuvent s’étaler de 15 jours à un mois, le Sambatra est surtout une commémoration du voyage effectuée par les ancêtres arabes jusqu’à Mananjary. Elle est clôturée par une circoncision collective, moment de grandes réjouissances ponctué de danses traditionnelles et où durant lequel l’alcool coule à flots. C’est l’occasion pour cette ethnie de consolider leur appartenance et leurs relations ou « Fihavanana ».

Outre cette période festive, les Antambahoaka sont également connus pour leur « fady » ou tabou dont le principal est : la naissance de jumeaux. Considérés comme une malédiction, ils sont remis aujourd’hui à des associations d’adoption si autrefois ils étaient laissés dans la nature dès leur naissance. Certaines familles préfèrent n’en garder qu’un et remettent l’autre enfant à des religieuses.

 

 

Cérémonies et dates à retenir

  • Sambatra : circoncision collective ayant lieu tous les 7 ans en saison sèche. Elle a eu lieu du 3 octobre au 1er novembre 2014.

Vie quotidienne

Dans la vie quotidienne, les Antambahoaka pratiquent la culture de rente notamment le café destiné à l’exportation. Ils pratiquent également des cultures vivrières et proposent parallèlement différents produits à savoir de la vannerie et des produits d’apiculture variant selon les saisons. Les femmes Antambahoaka sont réputées pour leur habileté à tresser des joncs et les hommes s’adonnent également à la pêche pour compléter leurs revenus.

Sambatra : Au pays des Antambahoaka

Il y a quelques années je me posais déjà la question de la « mondialisation » de certaines fêtes voire de l’engouement de beaucoup de monde pour Halloween (qui se déroule habituellement la soirée du 31 octobre) et du désintérêt pour Thanksgiving par exemple. Après quelques recherches, il semblerait qu’Halloween était une fête rurale dans le Royaume-Uni avant sa période d’industrialisation (vers le XVIIIe siècle)  puis a été  » récupérée  » par les Américains plus tard : vous pouvez trouver toute son histoire racontée ici en détail.

Le but n’est pas de se plaindre de cette uniformisation galopante de la vie dans ces différents aspects (alimentation, habillage, goût… fête), mais de mettre en valeur certaines poches de résistance. Et oui ! heureusement les traditions ne sont pas toutes mondialisées et ne deviennent pas toutes des fêtes commerciales, et j’ai justement choisi de parler d’un rituel qui fait la fierté de tout un peuple dans le sud-est de Madagascar : le Sambatra.

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Une petite précision avant de commencer, en malgache, sambatra veut dire être heureux (fahasambarana signifiant bonheur). On peut aussi dire en s’exclamant  » Sambatraaaaaa ! « , ça arrive souvent quand quelqu’un annonce une bonne nouvelle et que les autres n’expriment pas vraiment la jalousie, mais quelque part une envie pas méchante, mais envie quand même. Un peu comme si les autres disaient :  » Wouah la chance !  » Donc, ne soyez pas étonnés si vous trouvez le mot sambatra et que ça ne réfère pas à ce rituel.

Le Sambatra se déroule tous les sept ans* dans le pays Antambahoaka (à l’origine, Tembahoaka = ceux que le peuple aime, les transformations du langage ont fait que c’est devenu Antambahoaka), mais les festivités les plus importantes se déroulent à Mananjary, située à près de 560 km de la capitale de Madagascar. C’est une occasion pour tous les descendants du pays de faire un retour aux racines et surtout de célébrer cette tradition qui remonte à des temps vraiment anciens. Il prend toujours place pendant tout le mois d’octobre au cours duquel la ville vit au rythme des rites. Il commence un vendredi et se termine aussi un vendredi.

Ambinany

 

Le Sambatra, à première vue, est un ensemble de rites réalisé pour marquer le passage des jeunes garçons au statut d’homme au sein de la communauté. Il est souvent assimilé à une circoncision** collective, mais il va bien au-delà. Il permet la communion de tout un peuple qui tient à sa tradition et à son histoire et n’entend pas y renoncer. En effet, les rites illustrent et constituent une sorte de mise en scène de l’histoire de la migration du peuple de Raminia (les Antambahoaka sont aussi appelés les Zafiraminia = les descendants de Raminia) de l’Arabie saoudite à Madagascar vers le XIIIe siècle après que celui-ci se soit rebellé contre Mahomet et ses nouvelles lois qu’il considérait comme portant atteinte à sa liberté.

AmbinanyLehilahy

Le Sambatra, c’est un festival de couleurs et de costumes : les garçons à circoncire sont habillés d’une tenue rouge avec des bandes blanches, les femmes se parent de pagnes d’un même tissu, dont le plus convoité est le « parla » (désolée mais j’ai essayé de chercher comment ça s’appelle en réalité… je n’ai pas trouvé!) et doivent obligatoirement se tresser leurs cheveux.

Momandson

Le Sambatra, c’est une fête : la joie se propage dans toute la ville avec les champs et les danses des femmes, de quartier en quartier, de jour comme de nuit. Une grande procession finale est programmée avec tous les habitants de la ville.

Girls

C’est aussi, comme dans toute fête malgache qui se respecte, l’occasion de boire. Et la spécialité locale (on apprendra vite que sous le nom générique de  » toaka gasy  » (toaka = eau de vie, gasy = malgache) se dissimulent des variétés locales et régionales d’eau de vie comme le gily midro, et il y a aussi le betsa, une sorte de bière locale. Dans les cas où un décès survient pendant le mois, l’enterrement est fait rapidement, presque en secret. Ce n’est qu’une fois le Sambatra passé que les rites et coutumes liés à l’enterrement sont réalisés pour  » régularisation « .

Betsa - Gily Midro en bidons

Cependant, il ne faut pas croire qu’il n’y a aucune circoncision pendant 7 ans ! Au contraire, il est permis de faire la circoncision quand le moment est venu, même en dehors du Sambatra, on parle à ce moment-là de  » vol « … » nangalarina « .

 

Tranobe

 

Pour terminer, il paraît qu' »il faut le vivre pour le sentir »… rendez-vous en 2021 à Mananjary alors

Cet article a été écrit avec l’aide et les conseils précieux de Nadya N. et les photos de Iarinaivo. Merci vous!!

Si vous voulez en savoir plus sur le sujet, vous pouvez lire l’excellent ouvrage de Monseigneur Xavier Tabao Manjarimanana – Ny Sambatra Antambahoaka – Mananjary paru initialement en 1983 et réédité en 2007.

 

Fa toy ny Renintantely ny Razana, maty namela ny mamy :

– FIHAVANANA ho olona iray,

– Fiaraha-miezaka mba ho velona, ho SAMBATRA,

– Ary fijoroana ho LILAHY MAHERY

Les ancêtres sont aussi doux que le miel,

ils nous ont laissé en héritage l’unité,

la volonté d’être vivants et heureux,

et la fierté de nous sentir des  hommes vaillants et courageux

 

Et vous, connaissez-vous des rituels, coutumes qui se rattachent à l’histoire de « vos origines » ? (à ne pas prendre dans un sens péjoratif le « vos origines » hein.)

 

* au fur et à mesure on notera que dans la cosmologie malgache les nombres trois et sept ont des valeurs importantes et sacrées, néanmoins, pour le Sambatra, l’année est déterminée selon un cycle lunaire et correspond au Taon-jomà (année vendredi qui correspond à l’année de départ de Raminia)

** La circoncision se pratique depuis longtemps à Madagascar et continue de l’être même si elle entraîne l’appréhension de certaines mamans.

Les jumeaux maudits de Mananjary

Au sud-est de Madagascar, une "malédiction" pèse sur les jumeaux. Autrefois, ils étaient tués, aujourd'hui ils sont abandonnés.

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Dina et Diari, 5 mois, entrelacent leurs doigts délicats. Allongés sur le dos, côte à côte, au centre d'un vieux lit à barreaux à la peinture écaillée, ces deux frères jumeaux fixent les visiteurs de leurs grands yeux noirs et brillants. Ils ont été recueillis par le Centre d'accueil et de transit des jumeaux abandonnés (Catja), à Mananjary, ville froide et humide de la côte sud-est de Madagascar, à 450 kilomètres de la capitale, Antananarivo. Il y a un siècle, leur crâne aurait été fracassé sous les sabots des zébus. Aujourd'hui encore, Dina et Diari sont jumeaux, donc maudits.

Ainsi le veut l'implacable coutume des Antambahoaka. Cette ethnie, l'une des dix-huit de Madagascar, compterait 22 000 âmes - chiffre approximatif, car aucune statistique ethnique n'est autorisée - sur 18 millions d'habitants. "On fait ainsi parce que nos parents l'ont toujours fait, et nous devons nous y soumettre", admet une habitante de Mananjary.

Connus pour le "fady kambana", ou "tabou des jumeaux", les membres de l'ethnie Antambahoaka sont tenus à l'écart par les autres castes. "Il ne faut pas leur parler de cette histoire, assure Georges-Antoine Rajaonarivelo, 67 ans, un ancien habitant de Mananjary, membre d'une autre ethnie. La malédiction frappe uniquement leurs jumeaux. Ceux d'une autre ethnie, élevés à Mananjary, ne seront pas condamnés à y vivre en parias."

Les origines de la malédiction se perdent dans la nuit des temps. A son arrivée à l'embouchure du fleuve Sakaleona, au nord de Mananjary, le premier Antambahoaka aurait choisi son épouse parmi les femmes de la région. Enceinte de jumeaux, elle décéda en couches. Le malheur frappa sa deuxième, puis sa troisième épouse. Le chef du clan jura alors que sa descendance n'élèverait jamais de jumeaux.

Au XIXe siècle, un astrologue persuada Ranavalona Ire (1828-1861), l'autoritaire reine de la Grande Ile, que les enfants nés sous le signe des gémeaux, signe puissant mais violent, étaient voués à une destinée exceptionnelle. Craignant sa déchéance, la souveraine imposa aux parents de les tuer ou de les déposer à la porte d'une étable. S'ils échappaient au piétinement des zébus, les nouveau-nés pouvaient vivre. Enfin, une légende, plus proche des soucis alimentaires quotidiens, raconte la difficulté d'un chef de clan à nourrir ses jumeaux lors d'une disette.

Aucune pluie diluvienne, aucun raz-de-marée de l'océan Indien, n'a jamais lavé les terres de Mananjary de la malédiction. Une mère se souvient de l'immense tristesse dans sa famille au moment du départ des jumeaux pour une adoption internationale : "Comme si nous vivions un funèbre départ mortuaire." Devant son désarroi, son mari fit sur- le- champ le serment de passer outre le tabou pour sa descendance.

Aujourd'hui, cette femme ne sait pas où vivent ses enfants. Elle admet que "la tristesse et la nostalgie provoquent des perturbations en elle". Une voisine se souvient de son accouchement : "Elle s'appliquait à tourner la tête en fermant les yeux pour ne surtout pas garder un seul souvenir des enfants emportés." D'autres femmes acceptent la malédiction et privilégient le respect des coutumes : "On ne doit pas se séparer des autres."

A Mananjary, dans le quartier Andovosira, le "palais" du mpanjaka, le chef de clan, ne paie pas de mine. Derrière un garage automobile, rien ne distingue cette case d'une autre, hormis les quatre oiseaux en métal fixés dos à dos sur le toit. Derrière cette façade sur pilotis, les coutumes préservées par le chef traditionnel ont plus de poids que n'importe quelle directive internationale. Accompagné de son épouse, un homme âgé à la peau tannée, en short et bras de chemise, sort, s'avance pour vous serrer la main, puis disparaît par la porte de son "palais". Impossible de lui arracher un mot sur les jumeaux. Une spécialiste reconnaît : "Ces chefs sont de petits dieux."

L'index pointé vers le ciel, un vieil habitant de Mananjary assure qu'"il n'y a que les chiens pour avoir des portées multiples. Et ici, sur la côte, être traité de chien, c'est la pire des insultes !" La coutume insinue aussi qu'un homme engendre un enfant à la fois. Si deux naissent en même temps, l'épouse lui aura été infidèle.

A l'école de service social d'Antananarivo, Gracy Fernandes, professeur de sciences sociales et auteur d'un rapport sur l'abandon des jumeaux à Mananjary, explique la mécanique et les méandres des coutumes. "Il ne faut pas chercher une logique basée sur la rationalité, analyse-t-elle, mais sur l'expérience, vraie ou supposée, de la malédiction." Du bout des doigts, la sociologue déroule une carte de Mananjary. Elle localise, quartier par quartier, les dix tranobe, les "palais" où vivent les raiamandreny, les chefs coutumiers, et les mpanjaka, les chefs de clan.

Pour que les chefs Antambahoaka n'aient jamais à croiser les petits damnés, un orphelinat a été bâti au-delà des eaux saumâtres du canal des Pangalanes. C'était en 1987. Auguste Simintramana, un chrétien étranger à ce territoire, prit l'initiative de fonder le Catja, l'un des deux orphelinats de la ville. On lui attribua un curieux terrain couvert de plantes grasses. Un sage de Mananjary, du haut de son 4×4, se souvient de l'odeur pestilentielle que cette "forêt" de népenthes exhalait à l'époque. Au fond de leur urne, ces plantes carnivores digéraient lentement les cadavres d'insectes et d'oisillons.

Aujourd'hui, une distance demeure entre les pensionnaires et la ville. Loin des bâtisses coloniales aux façades vermoulues, trois bâtiments propres, construits de plain-pied, abritent les quatre-vingt-cinq résidents, dont vingt jumeaux. La pouponnière du Catja est une pièce simple et chaleureuse. Au centre, quatre jumeaux de 10 mois, garçons et filles, tournicotent sur une mélodie égrenée par une berceuse électrique. Quelques peluches élimées sont posées aux coins des lits. La directrice, Julie Rasoarimanana - la veuve d'Auguste Simintramana -, ne s'inquiète pas pour l'avenir de Dina et Diari : "Ils seront rapidement adoptés, mais pas dans une famille Antambahoaka."

Peu à peu, les abandons reculent, sans vraiment disparaître. Faute de statistiques fiables, Gracy Fernandes avance un taux d'accouchement gémellaire de 1,15 % à Mananjary, alors que la moyenne nationale est de 2,8 %. "Les naissances de jumeaux sont probablement sous-déclarées dans le district de Mananjary", explique Valérie Delaunay de l'Institut de recherche pour le développement (IRD) à Antananarivo. Les parents de jumeaux qui passent outre la coutume acceptent de vivre "à distance respectueuse" des dix tranobe. Ils parlent d'une "cohabitation codée" avec les chefs de clan. "Ils sont vraiment courageux d'élever leurs enfants sur place", reconnaît un ancien, admiratif.

A la périphérie de la vibrionnante Antananarivo, le nouveau siège de l'Unicef capte la lumière de toutes ses façades aux vitres bleutées. En mêlant le français et l'anglais, Casimira Benge, responsable de la protection de l'enfance, admet que "la question des jumeaux est très délicate. L'Unicef ne peut pas en parler explicitement, ils ne doivent pas être stigmatisés."

Ce tabou a entraîné un flux régulier d'adoptions par des couples occidentaux. Au Catja, sur 420 enfants adoptés dans le monde, 300 l'ont été par des couples français entre 1987 et 2006. A cette date, les adoptions internationales ont été suspendues, le temps d'adapter la procédure malgache à la convention de La Haye. Depuis février, adopter des enfants malgaches est à nouveau possible. Des efforts ont été faits pour régulariser la procédure. Les experts du Comité des droits de l'homme, basé à Genève, les ont tout de même épinglées en mars 2007 en montrant "l'existence de juridictions coutumières violant les normes juridiques internationales" et des "abus contre les enfants jumeaux".

Le quotidien L'Express de Madagascar annonçait en décembre 2007 un projet de législation en faveur des jumeaux de Mananjary et une campagne de sensibilisation de la population locale. "Le droit coutumier entrave la mise en oeuvre de la convention des droits des enfants. Il contredit les principes des textes", admettait en avril la directrice de la réforme législative au ministère de la justice, Laurette Randrianantenaina. Jointe par téléphone, la magistrate semble peu désireuse de répondre aux questions et coupe court à la conversation en déclarant que la réforme législative n'est plus d'actualité.

A Mananjary, la vie continue. Deux jumeaux de 13 ans, cités dans le rapport de la sociologue Gracy Fernandes, interpellent ainsi le président de la République, Marc Ravalomanana : "On (vous) demande de nous aider (...). Les petits jumeaux sont des êtres humains comme vous."

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Date de dernière mise à jour : vendredi, 02 Décembre 2016

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