Royaume Antaimoro (Antemoro)

                            Antemoro

recueillis par Robert Andriantsoa (malagasy58@gmail.com & tany_masina@yahoo.fr)

 

    Au VIIIème siècle, les routes internationales de l’océan Indien sont à dominance musulmanes et parcourues par des navires arabes, indiens et indonésiens. Du XIIIème au XVème siècles les comptoirs arabes dans l’océan Indien sont à leur apogé. Des échanges de marchandises et d’esclaves se font entre les populations du monde arabo-persan.

Les échelles du nord

    Les premiers contacts des islamisés à Madagascar semblent avoir eu lieu par le nord de la Grande Ile. Ces populations islamiques fréquentaient Madagascar par l’intermédiaire des côtes orientales d’Afrique et des Comores dés le VIIIème siècle (Ferrand 1891). Ils fondèrent dans cette région des comptoirs. Ceux qui s’installèrent sont les Antalaotra (mot d’origine malaise signifiant gens de la mer). Aux IXème et Xème siècles les Antalaotra multiplièrent leurs établissements en fondant de nouveaux comptoirs qui périclitèrent avec l’arrivée des Portugais. Les comptoirs sont nombreux entre Maintirano et le cap Masoala (Verin 1967, Razafinrakoto 1997). L’immigration gagna progressivement toute la côte ouest jusqu’à Morondava (Ralaimihoatra 1965). Pierre Vérin donne le premier témoignage d’écriture en caractères arabes sur la côte nord-ouest de Madagascar sous la forme d’inscriptions funéraires gravées sur la pierre datée seulement du XVème ou XVIème siècle (Rajaonarimanana 1990).
    Les données archéologiques appuient la présence de comptoirs d’islamisés implantés dans le nord de Madagascar. Dans la province de Majunga, vers le XIVème siècle des comptoirs s’établissent sur la côte. L’un des principaux est le site de Kingany, grandement étudié par Pierre Vérin en 1986.
    Des petites mosquées, des tombes et autres maisons ont été mises au jour. Ce comptoir fut brûlé par les portugais au début du XVIème siècle (Dewar & Wright 1993). Des découvertes similaires ont été faites sur le site de Langany à Nosy Manga daté du XVème ou XVIème siècle
C’est dans la province de Diego Suarez que se trouve l’un des sites les plus étudiés et l’un des plus riches, celui de Vohémar. Vohémar serait une ville musulmane qui aurait été fondée par des Maures de Malindi avant le XIVème siècle mais sa fondation pourrait être liée pour une part à des arrivées de l’Insulinde (Beaujard 2003). Son cimetière contient des ossements datés de la fin du XIIème au début du XIIIème siècle. Elle fut florissante jusqu’au XVIème siècle et a décliné ensuite du fait de la domination portugaise. Elle aurait été brusquement abandonnée suite à un cyclone au XVIIème siècle (Vernier & Millot 1971). Toutefois, les sépultures laissent supposer que si ses habitants étaient islamisés, l’association des sépultures avec des objets familiers montre qu’ils devaient malgré tout être restés fidèles aux coutumes malgaches (Vérin & Battisitini 1967).   Parmi le mobilier retrouvé (céladon, céramique occidentale, porcelaine chinoise, marmite en chloritoschiste…) une inscription en arabe a été révélée sur un tronc de cône en chloritoschiste. Cette inscription a été déchiffrée par M. Curiel comme étant "le quart". Il s’agit d’un quart de poids de "Ratl" très répandu en Afrique et en Asie d’après Forien de Rochesnard (Vernier & Millot 1971).

    C’est à partir de Vohémar que de nouveaux arrivants partiront à la conquête des côtes orientales jusqu’à la Matitanana et Fort Dauphin (Liszkowski 2000). Ils émigrèrent soit en masse comme les Merina, soit par petits groupes comme les islamisés. Ils apporteront leurs traditions et leur religion en les intégrant à celles des peuples malgaches déjà présentes (Ferrand 1891).
    Le site de l’Irodo dans le nord de l’île (Figure 7), présente des objets très similaires à ceux de Vohémar mais il est beaucoup plus ancien. Le peuplement de l’Irodo daterait de la fin du Ier millénaire et à dû se prolonger jusqu’aux contacts avec les européens. A Tafiantsirebika les datations au carbone 14 du chloritoschiste, le fait remonter au IXème siècle. A Tafiampatsa des poteries islamiques ont été datées du VIIIème ou IXème siècle. La localité d’Irodo devait faire du commerce avec l’extérieur et également avec Vohémar (Battistini & Verin 1967).

Migrations d'islamisé vers le sud-est de Madagascar

    Les auteurs anciens qui se sont particulièrement intéressés à la côte est de Madagascar s’accordent, d’une façon à peu près unanime, à placer à la Matitanana les arrivées des colonies d’islamisés dans cette partie de l’île. D’après les informations fournies par les populations locales, les "Arabes", terme par lequel ils mentionnent les migrants islamisés, seraient arrivés sur la côte sud-est de Madagascar, se seraient mélangés avec des tribus déjà présentes à la côte pour donner naissance à la population malgache actuelle (Ferrand 1891).
    Flacourt, dans son receuil, parle de trois migrations. La première qui est celle des ZafiIbrahim, suivie des Zafiraminia vers le XIIème siècle et des Zafikazimambo vers le début du XVIème siècle (Flacourt [1661], 2007). Flacourt avait tendance à généraliser ses observations, et les
Zafikazimambo sont en réalité un groupe Anteony. Actuellement, l’ordre d’arrivée des descendants des islamisés à Madagascar est assez bien accepté. On parle alors dans l’ordre des Onjatsy, des Zafiraminia et enfin des Anteony-Antalaotra. Certains manuscrits placent l’arrivée des Onjatsy en même temps que celle des Zafiraminia (Allibert 1995), vers le XIIIème siècle. Ralaimihoatra décrit deux vagues de migrations : les ancêtres des Zafiraminia et des Onjatsy seraient arrivés à Vohémar aux IXème ou Xème siècle en passant par les Comores et y auraient séjourné pendant plusieurs siècles.
    Vers le milieu du XVème siècle, arrivèrent à leur tour les ancêtres des Antemoro (Anteony et Antalaotra). Les Zafiraminia et les Onjatsy partirent alors de Vohémar et descendirent vers les Sud. Fleuve Matitanana dans le sud-est pour se fixer à Mananjary et à l’embouchure de la Matitanana. Dans la seconde moitié du XVème siècle, les ancêtres des Antemoro quittèrent à leur tour Vohémar pour se rendre dans le sud de l’Ile. Ils se fixèrent à l’embouchure de la Matitanana. Les arrivants de la première migration allèrent alors plus au sud et s’installèrent à Fort Dauphin où ils étaient signalés dés le début du XVIème siècle (Ralaimihoatra 1965).
Peu de données archéologiques sont disponibles en comparaison avec le nord de l’île. En ce qui concerne l’histoire de l’arrivée des islamisés sur la côte, les seules traces évidentes sont celles qui seraient rattachées au chef Raminia de la migration des Zafiraminia (Zafi=descendant). En effet, la tradition lui rattache la Grande Jarre d’Ivondro dans le sud de Tamatave, et l’éléphant en pierre d’Ambohitsara dans le district de Manakara (Pannetier 1974). De nombreuses découvertes on été faites mais n’ont donné lieu à aucune suite. Entres autres, des ustensiles en chloritoschiste ont été retrouvés dans la sous-préfecture de Mananjary par Savaron en 1915 (Pannetier 1974), ainsi que dans la sous-préfecture de Manakara (Verin 1967). Sur le site d’Ambohabe ont été découverts des tessons de récipients en chloritoschiste. La tradition orale veut que ce site fût habité par des Onjatsy qui ont émigré vers le village actuel d’Onjatsy pour des raisons inconnues. Puis les Merina s’y seraient installés dans la première moitié du XIXème siècle pour y faire du commerce et des cultures. A la fin du
XIXème siècle, une famille européenne s’y serait installée à son tour, et aurait fait des plantations de cocotiers et du commerce. Certains Onjatsy et Merina se seraient fait embaucher dans la plantation (Pannetier 1974). Ambohabe serait également le lieu de débarquement des Anteony et Antalaotra de la dernière migration. En 2009, William D. Griffin, expose dans sa thèse ses travaux de fouilles archéologiques dans la Matatana. La majorité des découvertes sont d’origine malgache. Peu d’objets d’importation ont été retrouvés en comparaison avec des sites du nord de Madagascar, ainsi qu’aucune trace pouvant rappeler une culture swahilie ou arabe (Griffin 2009). Les nouveaux arrivants semblent s’être intégrés dans la culture malgache déjà présente à ce moment.
L’origine de la taille du chloritoschiste à Madagascar est elle aussi soumise à débat. Sur la côte, cette technique serait arrivée avec les islamisés. A l’intérieur des terres, le souvenir est plus diffus, les ancêtres pratiquaient depuis longtemps cette technique. Les auteurs qui ont étudié la question ont noté une parenté entre la technique d’extraction entre le nord-est et le sud-est de Madasgacar en utilisant la même matière première. La technique de taille du chloritoschiste est familière aux populations du golfe Persique depuis longtemps, mais il semblerait qu’il y ait eu malgré tout un apport indonésien (Pannetier 1974). Par ailleurs, les pièces en chloritoschiste abondent sur les
sites d’Irodo depuis le Xème jusqu’au XVème siècle, ce qui montre qu’à Madagascar cette matière fut travaillée sans interruption par les cultures islamisées ou influencées par elles. La disparition du travail du chloritoschiste survenue très tôt en Afrique pourrait s’expliquer par un arrêt des importations de ce matériel depuis Madagascar (Battistini & Vérin 1967).

Histoire du sud-est de Madagascar

a- Les Onjatsy

Les Onjatsy représentent la première vague de migration d’islamisés à la côte sud-Est. Leur origine est assez vague. Grandidier a émit l’idée que les Onjatsy seraient arrivés avec les migrants de la seconde vague, les Zafiraminia, mais auraient quitté la région de Vohémar avant eux pour se rendre dans le Sud par cabotage le long des côtes (Deschamps 1972, Ferrand 1891). On retrouve d’ailleurs dans le nord de la Grande Ile le groupe des Anjoaty à rattacher probablement avec les groupes du Sud.
Le nom d’Anjoaty n’est pas sans rappeler l’île d’Anjouan. Grandidier a vu dans l’étymologie du nom la référence à une tribu arabe les « Azt », quand Ferrand y lisait « les gens des vagues », puis « les impurs » (Deschamps 1972). Le linguiste Julien, lui, voit la contraction de olona zatse c'est-à-dire gens acclimatés (Vérin 1972). Les Onjatsy seraient des islamisés sur le mode Chiite. Grandidier postule qu’il s’agirait d’ismaéliens de la branche des Karmathes mais cette théorie est remise en question par d’autres auteurs (Deschamps & Vianes 1959, Ottino 1974). D’autres postulent qu’il s’agirait de descendants d’une branche Zeidites (Ralaimihoatra 1965). Certains d’entre eux seraient arrivés après escale à Malindi et aux Comores (Deschamps 1972). Ottino associe au moins une partie des Onjatsy à une origine Azdites venus d’Oman (Ottino 1974).
Du point de vue des Antemoro, les Onjatsy étaient les occupants de l’embouchure de la Matitanana lorsque ceux-ci sont arrivés. D’après la tradition orale, les nouveaux arrivants les délivrèrent d’un « monstre marin » qui les terrorisait. En preuve de reconnaissance, ils reconnurent leur suzeraineté et leurs donnèrent leurs filles en mariage. L’ancêtre des Anteony, Ramarohala, avait une mère Onjatsy ce qui suffit à reconnaitre à ce groupe une supériorité sur les roturiers Antemoro. Ils semblent avoir permis l’intégration des nouveaux arrivants islamisés (Deschamps & Vianes 1959, Rajaonarimanana 1990).
Les traditions ont par ailleurs conservé le souvenir de légendes selon lesquelles on reconnait les migrations dont sont responsables les Islamisés, tout au moins en partie. Il s’agit du mythe de Mojomby pour la côte nord-ouest et celui de Darafify pour l’est (Verin 1972). La légende raconte que
Darafify et Fatrapaitanarà se rencontrèrent au niveau de la Matitanana et se défièrent. Fatrapaitanarà s’empara de la main de Darafify et la jeta dans le fleuve, mais Darafify, furieux, lui sauta à la gorge et le précipita dans la mer où il périt. Darafify correspond aux « joues claires », c'est-à-dire probablement aux islamisés et Fatrapaitanarà est le « géant noir », c'est-à-dire les premiers occupants de la côte du sud-est (Grandidier 1916, Raison Jourde 1983). Des affrontements ont probablement eu lieu entre les premiers occupants et les nouveaux arrivants. Le mythe de l’installation de Darafify, dans le nord de l’île, semble associé à la venue des premiers ancêtres des Anjoaty terme qu’il faut probablement rattacher à celui de Onjatsy du sud (Grandidier 1916, Vérin 1972).

b- Les Zafiraminia

Les Zafiraminia seraient des islamisés, probablement d’origine indonésienne Chiite. Les Portugais au XVIIème siècle les décrivent comme « connaissant fort mal leur religion » (Ottino 1974, Beaujard 1991-1992). Actuellement, deux groupes se disent descendants des Zafinraminia : les
Antambahoaka de Manajary et la caste noble du peuple Antanosy dans le sud-est de Madagascar (Deschamps 1972).
Ferrand a étudié divers textes contant le mythe de l’arrivée des ancêtres des Zafiraminia. Il raconte qu’un homme du nom de Ramakarabehevelomana partit d’Arabie sur un navire à la recherche d’une terre qu’il pourrait habiter. Il arriva à Madagascar et débarqua à l’embouchure de la rivière Sakaleona. Il épousa une malgache et eut des enfants. N’étant pas satisfait il retourna dans son pays.
Au bout de quelques temps, Ramakarabehevelomana revint à Madagascar accompagné d’un homme appelé Raminia et de la soeur de ce dernier. Il existe des variantes dans l’histoire. Bien souvent Ramakarabehevelomana n’est pas mentionné par les auteurs et Raminia est le chef des éléments
« nobles » disant provenir de La Mecque. Les Antambahoaka qui actuellement se disent les descendants de Raminia racontent que deux individus un frère et une soeur (Raminia et Ravahinia) venant de la Mecque sur un bateau arrivèrent près du fleuve Faraony. Ravahinia épousa Ramosamary
un noble Antemoro qui venait de l’ouest. Ils donnèrent naissance à Iony et par conséquent aux Anteony. Leurs serfs étaient les Ampanabaka. Raminia eut de nombreux enfants, ce qui fait de lui le père des Antambahoaka, des Antanosy de Fort Dauphin et des Zafiraminia. Plus tard, le frère et la soeur repartirent pour la Mecque. Soulignons qu’il existe un autre texte qui, lui, mentionne Raminia comme une femme de la Mecque qui aurait épousé Abraham. Ils auraient donnés naissance entre autre, à une fille Ravahinia (soeur de Raminia dans le texte précédent) (Ferrand 1891).
Les textes s’accorderaient à dire que vers le XIIème ou XIIIème siècle après un passage aux Comores, Raminia accosta à Vohémar, longea la côte est et débarqua à Mananjary. Son groupe aurait occupé les vallées jusqu’à la Matitanaňa. Puis une partie serait montée en Imérina et une autre aurait
fondé le royaume de l’Anosy au début du XVème siècle, probablement suite à l’arrivée d’autres islamisés dans la vallée de la Matitanaňa. Les Zafiraminia revendiquent à la fois une origine mecquoise et à Mangaroro assimilée par certain auteurs à Mangalore dans le sud-ouest de l’Inde
(Beaujard 1988). Les Zafiraminia pourraient être des malais indianisés culturellement influencés par un Islam Chiite (Ottino 1983). Ferrand puis par la suite Ottino ont signalé que les Géographes arabes du IXème aux XVIème siècles donnent le nom de Raminia à une province du nord-ouest de Sumatra près de la moderne Acheh. Cela n’est envisageable que si l’on admet que la date d’arrivée est tardive (XIIIème siècle) car l’Indonésie ne connue l’islam qu’à cette date (Beaujard 1991-1992, Allibert 1995).
A Madagascar, les Zafiraminia mettront en place un nouveau système hiérarchique et instaureront une nouvelle conception sociopolitique qui diffusera sur le reste de l’île, et en particulier dans les aristocraties Merina (Ottino 1983, Randriamananoro 2006).

c- Les ancêtres des Antemoro : Anteony-Zafikazimambo-Antalaotra

De même que pour la migration Zafiraminia, l’histoire des ancêtres des Antemoro, que Flacourt mentionne sous la dénomination de Zafikazimambo connaît quelques variantes.
Vers le XVème et XVIème siècle, faisant suite aux Zafiraminia, d’autres groupes d’islamisés sous le mode Sunnite arrivèrent à l’embouchure de la Matatana. Ils seraient arrivés par cabotage le long de la côte africaine et/ou seraient passés par les Comores avant d’atteindre Vohémar et par la suite l’embouchure du fleuve Matitanana dans le sud-est de l’île (Munthe 1982, Rajaonarimanana 1990, Beaujard 1991-1992, Allibert 1995).
Une partie d’entre eux revendique une origine d’au-delà de la mer et de la Mecque, rattachement courant pour les fondateurs de lignées nobles à cette période.
Certains groupes Anteony racontent l’arrivée de cinq hommes venant de la Mecque. Après un séjour de 48 ans sur l’île, quatre d’entre eux rentrèrent dans leur pays. Ils arrivèrent au nord de Mahanoro et se dirigèrent vers le Sud de l’île où ils débarquèrent à Fanivelona puis à Mahony dont ils
changèrent le nom en Matitanana. Ils n’avaient pas amené de femmes mais deux enfants, un garçon, Zorobabela et une fille, Fatima qu’il maria. Ils furent les ancêtres des nobles Anteony (Ferrand 1891).
Actuellement, les traditions font remonter l’installation de ces islamisés à l’arrivée : soit de deux groupes d’immigrants apparentés sur deux vaisseaux, soit à un groupe qui se serait scindé en deux lors de son arrivée sur les côtes malgaches (Rolland 2007). Ils seraient venus de la Mecque, d’où ils auraient été chassés suite à une guerre (Deschamps & Vianes 1959), ou encore envoyés pour instruire les peuples (Allibert 1995). Un premier vaisseau amenait Ramakararo et son fils Ralivoaziry ancêtres des nobles Anteony ainsi que le devin Ranaha. Un second vaisseau portait Ali-Tawarat et son taureau sacré Valalalampy qu’il aurait embarqué sur la côte africaine. Celui-ci fit une halte et ne rejoint la Matitanana que plus tard. Un dernier vaisseau avait à son bord Andriamboaziribe. Ces groupes étaient accompagnés d’éléments africains. (Rolland 2007). D’après la tradition confirmée par le manuscrit A-6 d’Oslo étudié par Munthe, Ralivoaziry est le fils de Ramakararo, né en Arabie et ayant accompagné son père dans son voyage. Un second manuscrit malgache raconte que Ramakararo lors de l’un de ses arrêts à la côte, épousa une femme malgache, dont il eut alors un fils Andrianalivoaziry (Munthe 1982). Ramakararo se serait arrêté tout le long de la côte malgache à la recherche d’un emplacement favorable à l’installation de son groupe et son choix s’arrêta sur l’embouchure de la Matitanana au village d’Ambohabe. Cette région était alors peuplée par quelques villages dont celui des Onjatsy avec qui ils se sont alliés. On sait peu de choses sur ces autres populations déjà présentes à l’arrivée des migrants (Deschamps & Vianes 1959, Rolland 1973). Le chef Ramakararo ne serait resté que trois ans dans la Matitanana avant de retourner vers le nord c'est-à-dire soit pour s’installer à Vohémar, soit pour retourner dans son pays d’origine (Munthe 1982).

Entre mythes et réalité

a- Origines des Antemoro

    D’après Flacourt, les Antemoro ont été envoyés par le Calife de la Mecque ; mais ceci n’est pas possible car à l’époque probable de leur arrivée, le Califat n’existait plus. En revanche peut être parlaient-ils du Sharif de la Mecque (Ottino 1983). L’étude de certains Manuscrits malgaches laisserait à penser que la Mecque ne fait pas seulement référence à la ville, mais à une grande région intégrant l’Arabie et l’ancien Proche-Orient ; ceci d’après les descriptions et références géographiques, les noms de villes et les prophètes mentionnés (Rajaonarimanana 1990, Beaujard 1993). Alexandre (1981), suppose qu’il s’agit de populations Swahilies ; de même, Ferrand retrouve dans le nom de Kazimambou un nom propre swahili très commun, Kazambo (Vérin 1972). En réalité, Ferrand n’a jamais pu trancher sur l’origine des ancêtres des Antemoro et ils pourraient venir selon lui d’Afrique de l’Est ou de la péninsule Arabique. Grandidier, lui, postule qu’il s’agit de groupes provenant de la péninsule Arabique mais qui seraient passés par l’Afrique de l’Est (Kent 1969). Pour Allibert, la côte sud-est malgache a subi une acculturation islamique, ou pré-islamique Perse et Arabe mais il n’exclu pas la possibilité qu’il s’agisse de groupes indonésiens installés provisoirement au Moyen-Orient, qui auraient connu une acculturation arabo-persane avant de venir s’installer à Madagascar (Allibert 1995). Les théories plus récentes donnent pour origine des régions islamisées d’Indonésie tout comme pour la migration Zafiraminia. Il pourrait s’agir alors de malais venus directement, ou indirectement, de la péninsule Malaise ou de Sumatra. Leur origine commune avec les arrivants de la migration précédente aurait facilité les contacts. La composante bantoue, quant à elle, serait la conséquence de l’arrivée des groupes de serviteurs qui accompagnaient les islamisés (Ottino 1983, Rolland 2007).

b- Dates des migrations et raisons des départs

D’une façon générale, ces groupes d’islamisés devaient avoir une bonne connaissance des îles
entre l’Afrique et Madagascar et des possibilités de s’y installer. Pour certains auteurs, ces migrations devaient être de petites expéditions, car elles devaient être limitées par la taille de leurs petits navires.
Certains manuscrits malgaches ne mentionnent que 15 à 30 personnes (Munthe 1982, Rolland 1973, 2007). Néanmoins, les trajets entre l’Asie et Madagascar via l’Arabie à bords de grands navires (de près de 300 personnes) étaient possibles (annotations Allibert dans Flacourt [1661], 2007). Parmi ces groupes d’immigrés, devaient se trouver des marins embarqués en chemin. Ces migrations d’islamisés ont pu s’effectuer en plusieurs étapes et plusieurs vagues, avec entre autres un passage sur la côte orientale de l’Afrique. Elles ont dû s’étaler sur deux ou trois siècles (Rajaonarimanana 1990, Rolland 2007).
Dans la correspondance du comte de Maudave, l’arrivée des islamisés est datée du début du XVIème siècle (Ferrand 1891). Si on s’intéresse à Flacourt, il décrit que « l’usage des lettres y a été apporté depuis deux cent ans par certains Arabes venus de la mer Rouge ». Les Kazimambou seraient, eux, arrivés à Matatane au début du XVIème siècle (Flacourt [1661], 2007). L’analyse des manuscrits malgaches donne des dates contradictoires. L’Hégire, ou une date proche de celle-ci, serait le moment où la migration fut lancée. Il existe un texte portant dans un interligne la date du 515 de l’Hégire soit vers 1121-22. Dans un autre texte c’est la date du 815 de l’Hégire soit vers 1470-71 qui a été retrouvée (Allibert 1995). Un autre manuscrit, lui, compte 324 ans entre l’arrivée de Ramakararo ancêtre des Antemoro et La Case. Or La Case est arrivé en 1660 à Fort Dauphin, ce qui ramène au XIVème siècle leur venue. D’après les listes généalogiques, le début de l’histoire des Antemoro date du XIIIème siècle.
Enfin si l’on calcule par rapport au nombre de rois qui se sont succédés de Ramakararo au contemporain de La Case, on obtient une arrivée vers 1485 (basée sur une génération de 25 ans). On pourrait donc déduire que les ancêtres des Antemoro seraient plutôt arrivés dans le dernier quart du
XVème siècle (Ralaimihoatra 1965). D’une façon générale, il apparaît clairement que les dates de départ et d’arrivée des Antemoro et plus globalement celles des migrations des islamisés dans la région du sud-est de Madagascar, restent encore imprécises.
En ce qui concerne les raisons des départs, plusieurs hypothèses ont été avancées. On peut supposer que ces migrants étaient des adversaires du prophète et qu’ils se rendirent à Madagascar pour fuir les tensions politiques: « Raminia et Ravahinia furent vaincus par le roturier Mahomado »
(Ferrand 1891, Alibert 1995). Un manuscrit mentionne que Raminia aurait été un noble ayant quitté la Mecque pour faire du commerce et qui aurait été supplanté pendant son absence par Mohamad élu de Dieu. Il aurait alors décidé de partir vers d’autres horizons. Seul le manuscrit 661 de l’Académie malgache semble renseigner sur la nature des troubles qui auraient poussé Ramakararo à quitter son pays d’origine. La raison du départ est évoquée par la présence de l’expression « kotatany » signifiant « troubles politiques » et plus tard dans le texte par « nialy teiny i Mak aizy» signifiant « ils se battirent à la Mecque ». En ce qui concerne leur date d’arrivée dans la Matitanana elle est citée par « une année de vendredi sous l’influence du vintana alakarabo, un lundi du mois d’asobola ». Ce qui d’après Munthe pourrait renseigner qu’au moment du départ la situation en « Arabie » était tendue, avec des guerres et des conflits (Ferrand 1891, Munthe 1982). Néanmoins, on peut envisager que la situation se soit améliorée car ces mêmes manuscrits parlent d’allers et retours entre Madagascar et « l’Arabie ». D’autres manuscrits parlent d’un point de départ qui ne serait pas la Mecque, mais à proximité de « Kanana » et signalent que certains des migrants étaient Egyptiens (Munthe 1982). Une dernière hypothèse serait qu’il s’agirait de la fille du prophète ou de populations envoyées pour instruire et convertir les peuples à l’’Islam. Flacourt rapporte que les Zafikazimambo seraient arrivés sur l’île dans de grands canots envoyés par le Calife de la Mecque pour instruire ces peuples. Mais
comme déjà précisé, le califat de la Mecque n’existait plus à cette époque et ce rattachement expliquerait la revendication de leur origine musulmane (Flacourt [1661], 2007). Pourtant aucune mosquée ne fut retrouvée et ils ignoraient les trois piliers de l’Islam à savoir les prières rituelles salat, l’aumône zakat, et le pèlerinage à la Mecque (Beaujard 1988, 1994). Les conflits n’avaient pas uniquement lieu entre Islamisés et « infidèles » mais également entre groupes Islamisés afin de faire valoir leur pouvoir commercial, leur capacité à représenter la foi, leur puissance militaire. La connaissance de l’écriture représentait donc un privilège (Vérin 1972). Leur but premier ne serait donc pas la conversion à l’Islam mais une lutte ayant pour enjeux la domination politique dans le sud-est (Beaujard 1988, 1994).

c- Problème de l’interprétation des manuscrits malgaches et de la tradition orale

La Mecque n’est pas forcement une référence géographique mais un rattachement religieux et politique. Le terme « Arabe » souvent employé dans ces traditions, devrait normalement qualifier une origine dans le Yémen, l’Hadramaout, Oman or, la plupart des musulmans en cause viennent d’Asie
du Sud-Ouest, de la péninsule Arabique, d’Irak, d’Iran, d’Afrique du Nord. Il s’agit essentiellement de populations sémitiques qui s’installent plus tard sur la côte est de l’Afrique (Robineau 1967).
L’étude qui suit provient principalement des travaux de Rolland (1997). Les termes de Zafikazimambo et de Zafiraminia sont les dénominations employées par Flacourt lors de son passage dans l’Anosy. Il mentionne que des blancs de la Matatanes (Zafiraminia) ont été massacrés par les
Zafikazimambo également islamisés 150 ans avant son arrivée. Kasimambo serait la fille d’un chef indigène de la Matatanes qu’un nouvel arrivant aurait prit pour épouse. Les Zafikazimambo se sont attribués le pouvoir et appropriés le droit de l’abattage rituel (Sombily). Or sur le terrain actuellement on parle de Matitanana et non de Matatanes, les Zafiraminia ne sont pas présents à proprement parler, et les Zafikazimambo ne sont qu’une lignée des groupes dominants Anteony. Chez les Antemoro on distingue cinq groupes Anteony, Antalaotra, Ampanabaka, Andevo et Antevolo (décrits plus loin) (Deschamps 1972, Rolland 1997).
Le mot Matitanana signifie « Main morte », ceci est actuellement admis et serait rattaché au mythe de Darafify cité plus haut. Néanmoins, ce mot serait la version Mérina. En effet, en pays Antemoro on prononce Matatanga. Mata en indonésien signifie « oeil » et Tanga, « caméléon ». Or,
dans un sorabe de Mosa Mahafamanana traduit par Rajaonarimanana, l’embouchure du fleuve est décrite comme ressemblant à l’oeil d’un caméléon. Ceci expliquerait pourquoi Flacourt à son époque, parle de Matatanes et non de Matitanana (Rolland 1997).
L’on peut maintenant se demander si le nom d’Antemoro n’est pas lui aussi un nom récent. Pourquoi les Zafiraminia et les Zafikazimambo ne sont-ils pas retrouvés sur le terrain de nos jours et dans les Sorabe ? Pour Rolland, il est possible qu’ils aient changé de nom afin de masquer une
extermination des Zafiraminia par les Zafikazimambo. D’une façon générale, l’histoire a toujours été écrite par les vainqueurs. Les manuscrits qui racontent des faits anciens ont une origine bien plus récente car ils ont été recopiés aux fils des années. Ils ont été rédigés par les scribes qui étaient au service du pouvoir. L’histoire et les généalogies ont donc pu être manipulées à leur avantage. Les manuscrits malgaches doivent faire l’objet d’une analyse critique (Beaujard 1988, Rolland 1997).

Le Royaume Antemoro

1- La société Antemoro : une ancienne société de castes

La société Antemoro peut être divisée en groupes sociaux ou pseudo-castes de par leur caractère hiérarchique (Figure 13). On distingue ainsi les nobles Anteony parmi lesquels était choisi le roi (ou Andrianoni), les devins Antalaotra détenteurs du pouvoir magico-religieux, les Ampanabaka ou
roturiers, les Andevo ou anciens esclaves et enfin les Antevolo ou parias (Deschamps & Vianes 1959, Ralaimihoatra 1965, Rajaonarimanana 1990, Rolland 2007).
Les Anteony, dont le nom peut être traduit par « ceux qui viennent du fleuve », seraient les descendants de l’ancêtre fondateur Ramakararo, que l’on dit être venu de la Mecque. Ce groupe correspond à la caste noble (Figure 10).
On y distingue les Anteony (ou Zanamarozato) à proprement parler, les Ankazimambobe parmi lesquels les rois étaient choisis, les Antemahazo et les Antesambo localisés sur la Haute-Matatanana et les Zafimrambo dont seul un village, Vohitrambo, a subsisté en pays Antemoro. C’est cette caste qui
possédait le monopole du Sombily c'est-à-dire le droit d’égorger les animaux lors de sacrifice (Deschamps & Vianes 1959, Rajaonarimanana 1990, Beaujard 1991-1992, Rolland 2007). Les épouses des Anteony étaient souvent des roturières ceci permettant de créer des alliances (Beaujard 1988).
Les Antalaotra dont le nom est d’origine malaise signifiant « gens de la mer » est le terme sous lequel désignaient les malgaches les communautés hétéroclites d’islamisés qui apparaissent au nord de l’île vers le XIIIème siècle (Deschamps & Vianes 1959, Beaujard 1988, Beaujard 1991-1992).
Il faut différencier les Antalaotra islamisés du nord de l’île et les Antalaotra caste des Antemoro. On ne sait pas si elles sont historiquement liées, ou si elles partagent une culture proche. Le groupe des Antalaotra appartenant aux Antemoro, serait les descendants des compagnons de Ramakararo. Ils racontent qu’une fois arrivés dans la région, les Anteony se jouèrent d’eux et s’approprièrent le pouvoir politique. Ils héritèrent du pouvoir spirituel.
Ce sont de grands devins, spécialistes du rituel, scribes et médecins. Parmi eux on distingue quatre groupes :
   - Le premier, celui des Anakara « descendants des rochers » est issu de la lignée d’Ali-Tawarat astrologue et compagnon de Ramakararo. Ils se seraient astreints à une très forte endogamie afin d’assurer le maintien de l’essentiel des connaissances magicoreligieuses.
Les Anakara ont la particularité d’avoir conservé un parler arabe (Deschamps & Vianes 1959, Beaujard 1988). Ils sont également considérés dans la Grande Ile comme des devins fameux et redoutés. Ils sont les dépositaires des manuscrits sacrés dits Manuscrits Sorabe (Ferrand 1891) (Annexe 2).
Lors d’un séjour à Vohipeno, un instituteur du village Anakara de Vatomasina nous conta que les Anakara venaient d’Israël (certains disent venir d’Egypte) et seraient les descendants de Salomon.
Leur ancêtre, Ali-tawarat, serait arrivé vers le XIIIeme siècle à Madagascar. Lors d’une des guerres Israélo-romane, les Israéliens perdirent et s’enfuirent dans un autre pays arabe, à Médine. Ils s’installèrent à La Mecque pendant plusieurs années. Ils adoptèrent les coutumes arabes en conservant leurs coutumes israéliennes. La paix revenue, ils embarquèrent à La Mecque vers 1307. Le prophète Ali-Tawarat embarqua avec sa soeur Kazy. Ils passèrent par Diego Suarez et par le Cap d’Ambre. Ils apportèrent des taureaux, la Bible et le Coran ainsi qu’une canne (béquille). Régulièrement le boeuf mugissait, signification qu’Ali-tawarat était le seul à comprendre car il était devin. Il quitta Diego Suarez, mais sa soeur y resta et se maria. Ali-tawarat et les boeufs descendirent vers le sud, jusqu’à Fort Dauphin. Il continua ensuite vers l’ouest à Tulear-Morondava. Il savait que les terres du Menabe étaient très fertiles (toujours du fait qu’il était devin). Mais les boeufs vinrent à mourir et il retourna vers le Matatana. Il se maria avec Rasoalohony et eut trois fils. Le culte des Anakara est le culte de ces trois fils. Ali-tawarat se rendit ensuite dans le nord de Savana, mais du fait de mésententes avec les gens qui y résidaient il décida de se rendre à Lakanoro (Lac nord qui serait un mot israélien d’après cet instituteur) et s’y installa.
Griffin lors de son séjour collecta à peu près les mêmes traditions : lui et son équipe recherchèrent à Lakanoro des traces archéologiques sans succès. Dans son travail de thèse, il ajoute que des conflits avec les Tañala débutèrent mais que les Anakara les subjuguèrent. Les Tañala
impressionnés par leur magie choisirent de devenir leurs alliés (Griffin 2009).
   - Le second groupe est celui des Antetsimeto « originaire de Tsimeto ». Ils sont les descendants du devin Andriantsimeto Ranaha qui accompagnait Ramakararo. Ils occupent le village actuel de Savana (Deschamps & Vianes 1959). Il faut noter que d’après Grandidier, les Zafiraminia en arrivant
dans la région de la Matitanana rencontrèrent des islamisés de Malindi, les Tsimeto. Ces derniers ont vécu en bon accord avec eux en étant leurs scribes et leurs devins jusqu’à l’arrivée des Anakara et des Anteony. Ces derniers leur apportèrent leur appui et les Tsimeto chassèrent les Zafiraminia vers le Sud où ils se réfugièrent dans l’Anosy et s’établirent au début du XVIème siècle (Vérin 1972).
   - Le troisième groupe est celui des Zafimbolazy « descendants de Molazy », dont l’ancêtre est Andriaboaziribe. C’est parmi eux qu’étaient choisis les Katibo ou gardiens des manuscrits malgaches Sorabe (Figure 11). Ce sont les Antalaotra à proprement parler (Deschamps & Vianes 1959). Pour
Beaujard, les Zafimbolazy, seraient un groupe qui fut déchu du pouvoir politique au XVème siècle (Beaujard 1991-1992).
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   - Enfin les Anterotry « ceux venu de Rotry » descendants de Rekaoky sont les esclaves promus au rang d’Antalaotra grâce à une action salvatrice sous le règne d’Andriamasy. Ils eurent quelques démêlés avec les Anteony au cours de l’histoire. (Deschamps et Vianes 1959, Rajaonarimanana 1990, Rolland 2007).
Il existe aussi les descendants déchus du fils de Ramakararo considérés comme Antalaotra et regroupés dans le village de Seranambary (Deschamps & Vianes 1959).
Ces deux premières anciennes castes étaient aussi appelées Tana-manombily « mains qui égorgent », car elles étaient les seules à avoir le privilège du Sombily, c'est-à-dire l’abattage rituel des animaux.
Les Ampanabaka « ceux qui se séparent » ou « ceux qui trompent » ou encore Fanarivoana « pourvoyeurs de richesses » sont les roturiers (Figure 12). Ils représentent un groupe hétérogène descendants des marins Cafres de la migration des islamisés, des groupes Anteony ou Antalaotra déchus de leur statut, des groupes « malgaches » vaincus, ou encore des groupes étrangers « malgaches » venus se placer sous l’autorité d’Ivato
(Rolland 2007). Les Sorabes mentionnent que, lors de leur arrivée les islamisés ammenèrent avec eux des Cafres, probablement esclaves ou nouveaux convertis ramassés sur les côtes orientales d’Afrique (Deschamps & Vianes 1959, Rajaonarimanana 1990).
Les Andevo (ou Velombazaha) sont les descendants des anciens esclaves Cafres venus avec les Islamisés ou des prisonniers de guerre (Deschamps & Vianes 1959, Rajaonarimanana 1990, Rolland 2007).
Les Antevolo correspondent aux parias, exclus du système car considérés comme impurs. Tout contact avec eux est prohibé. Leur véritable origine est inconnue. Ce sont peut être les descendants d’une vague de migration antérieure qui auraient été déchus de leurs pouvoirs par les nouveaux arrivants (Deschamps & Vianes 1959, Rajaonarimanana 1990, Rolland 2007). On les retrouverait également sous le nom d’Antemanaza. Or ce terme est présent dans la liste des valotroky c'est-à-dire les huit clans autochtones de la Matitanana qu’on rencontré les arrivants islamisés lors de leur débarquement. On peut émettre l’hypothèse que ces valotroky sont des Zafiraminia et que les Antemanaza furent un groupe qui ne voulant pas adhérer aux traditions des nouveaux venus furent condamnés à l’ostracisme (Rolland 1997). Tsaboto et Beaujard (1996) ont recueilli plusieurs versions de ces traditions. Les Antemanaza seraient originaires de Malieka. Ils se seraient rendus à Manja, puis à Mananjary dans le sud-est de Madagascar. Ils y auraient séjourné deux mois, avant de descendre jusqu'à Tanatana à 25 km au sud de la Matitanana. Ils restèrent en ce lieu quelque temps avant de remonter vers le nord et de s'installer dans la vallée de la Matitanana. Les Onjatsy seraient arrivés quelque temps après. Avec l’arrivée des Anteony, des conflits éclatèrent. Les Anteony sortirent vainqueurs et bannirent les Antemanaza.
ANTEMORO
MPANOMBILY AMPANABAKA
ANTEONY ANTALAOTRA
ANTEONY ZAFIMBOLAZY NOUVEAUX VENUS
ANTESAMBO ANTETSIMETO LIGNAGES AUTOCHTONES
ANTEMAHAZO ANAKARA DESCENDANTS DES CAFRES
ANTEKAZIMAMBO

2- Histoire du Royaume Antemoro

L’histoire raconte que le vrai fondateur du Royaume Antemoro est Ramarohala, arrière-petit-fils de Ramakararo. La royauté est déplacée au village d’Ivato (Figures 14a et b).
Ramarohala eût douze fils nés de femmes « malgaches ». Sur les douze lignées, seules quatre ont conservé de l’importance dans les mémoires. Ali-Tawarat n’engendra qu’une lignée celle des Anakara regroupés dans le village de Vatomasina. Le devin Ranaha engendra les Antetsimeto du village de Savana et Andriamboajiribe donna le groupe des Zafimbolazy. Ces trois derniers groupes constituaient l’essentiel des Antalaotra. Aucun
lien de parenté n’existerait entre eux (Deschamps & Vianes 1959, Rolland 2007).
Ce Royaume du XVIème au XIXème siècle comprenait trois principautés : celle des Anteony sur l’aval de la Matitanana (où se trouve la capitale du Royaume, Ivato) ; celle des Antemahazo sur la moyenne Matitanana et celle des Antesambo dans la vallée de l’Ambahive (Beaujard 1988). Les ancêtres des Antemoro occupèrent d’abord la région côtière entre Mananjary et la Matitanana. Au XVIIIème siècle des tribus roturières des royaumes Antemoro et Antesaka occupèrent les vallées du Faraony et de la Namorona mais l’anarchie sévissant entre les clans, elles firent appel à des princes Anteony. Ainsi commença à se former de petits royaumes tous dépendants du roi Antemoro d’Ivato. Par ailleurs, les devins Antemoro « Ombiasy » ont probablement favorisé l’acculturation et l’assimilation des populations déjà présentes à leur arrivée (Raison Jourde 1983). Vers 1870, les Mérinas installèrent un gouvernement et une garnison à Vohipeno suite à un accord dans lequel les Antemoro acceptaient l’allégeance à la reine Tananarivienne. La région du Mananano se retrouve ainsi sous une double autorité : celle des anciennes seigneuries Anteony et celle des Merina pour l’autorité administrative (Althabe 1984).
Les Ampanabaka comme nous l’avons vu ont une origine récente. Initialement appelés Fañarivoa, ils se révoltèrent contre les nobles Antemoro dans le seconde moitié du XIXème siècle. C’est la guerre pour l’abattage des boeufs « Ady Sombily » qui marquera la fin du Royaume Antemoro. Les nobles reçurent l’aide de la garnison Merina ce qui entraîna la défaite des roturiers, qui néanmoins n’aboutit pas à une soumission de ces derniers. C’est à la suite de cette guerre, qu’ils prirent le nom d’Ampanabaka qui peut signifier « ceux qui se séparent » ou « ceux qui trompent » (Champion 2004).
Au village Ampanabaka d’Ankarimbary à Vohipeno, on nous expliqua que ce terme venait du malgache Manambaka et nous fût traduit par « tous égaux » ou encore « crapule » car ils avaient alors pour réputation d’aimer la guerre. En 1937, le conflit ressurgit mais cette fois les Ampanabaka
demandent au chef du district de Vohipeno le droit de reconnaitre publiquement leurs chefs au même titre que ceux des Anteony. Ce fut le départ d’une nouvelle organisation sociale basée sur des principes égalitaires (Deschamps & Vianes 1959, Rajaonarimanana 1990, Tsaboto 1994, Champion
2004). Ceci fut suivi en 1947 de la révolte anticoloniale. C’est au sud de Manakara que se trouvait le foyer le plus important. Cette révolte voit l’élimination des européens qui étaient installés dans la région de Manakara (Althabe 1984, Reydellet 2000).

3- Traces culturelles arabo-islamiques

L’influence des « arabo-islamisés » semble ne s’être manifestée que dans la tribu des Antemoro (Ferrand 1891). A leur arrivée ces islamisés ont été confrontés à une religion très différente fondée sur le culte aux ancêtres. Le rituel du Sombily, à la différence de celui retrouvé dans une ethnie
voisine les Tañala, est empreint de références islamiques (Beaujard 2003). Une autre différence marquante avec cette ethnie est la place de la femme qui est effacée dans la société Antemoro. Au XVIIème siècle, le voyageur Cauche observe que ces groupes du sud-est ne travaillent pas le vendredi, ne mangent pas d’animaux qui n’ont été au préalable saignés et ne pratiquent aucune cérémonie sans avoir été lavés. Par la suite le gouverneur Flacourt rapporte dans ces populations la présence de l’enseignement du Coran, l’abstinence de porc pour l’aristocratie et le jeûne pendant la période du Ramadan (Beaujard 2003, Flacourt [1661], 2007).
Le malgache est une langue austronésienne de la branche du Barito oriental. On note d’une façon générale des emprunts d’origine arabe ou swahilie. Vérin propose qu’il y a eu deux foyers pour ces emprunts : l’un venu du nord-ouest de la Grande Ile pour le vocabulaire pratique et profane du fait
des comptoirs commerciaux, et l’autre venu du sud-est pour le vocabulaire magico-religieux (Deschamps & Vianes 1959, Dez 1967). Le dialecte parlé en pays Antemoro est une langue malgache qui se différencie peu des dialectes voisins (Adelaar 2009). Si l’origine des populations islamisées
était strictement l’Arabie, leur langue n’aurait été que l’Arabe. Actuellement on sait qu’un parler arabe à subsisté chez les Antalaotra-Anakara. On retrouve chez les Antemoro des manuscrits dits manuscrits Sorabe qui ont la particularité d’être rédigés en malgache avec des caractères arabes.
Ces anciens Sorabe sont écrits sur « papier Antemoro », la couverture du livre est en peau de zébu. Ces manuscrits sont, pour les plus estimés d’entre eux, des recueils magico-religieux dont le plus ancien actuellement connu date du XVIème siècle, et les plus rares traitent de la tradition et de l’histoire des Antemoro depuis leur arrivée à Madagascar. La plupart ont été recopiés au XXème siècle (Beaujard 1988). Dahl mentionne un Sorabe révélant l’évolution du dialecte Antemoro impliquant trois migrations dans cette région. L’une vers le milieu du XIIème siècle, l’autre vers le début du XIVème et une dernière vers le dernier quart du XVème siècle (Rajaonarimanana 1990). Comme nous l’avons vu, les populations islamisées ne sont pas nécessairement Arabes dans leur majorité. Les auteurs qui ont étudié ces manuscrits Sorabes ont pu constater qu’il y a eu une adaptation de l’alphabet arabe pour transcrire certains phonèmes malgaches (Dez 1967). On peut également imaginer que ce parler Anakara une fois coupé de son foyer original, connut une « malgachisation » (Deschamps & Vianes 1959). En réalité Beaujard a noté que les manuscrits Sorabe sont rédigés en trois types de langages : un arabe plus ou moins déformé appelé écriture blanche « sora-potsy », un malgache Antemoro ancien Figure 15. Papier malgache, Sorabe, Madagascar, XVIIème siècle. (BNF, Manuscrits orientaux, malayopolynésien 23) ou récent en fonction de la date à laquelle le manuscrit fut rédigé et enfin un pidgin arabo-Antemoro appelé « kalamo tetsitesy ». Dans le « kalamo tetsitetsy », la syntaxe est malgache et l’étymologie des mots est pour les trois quart d’entre eux arabe non passés par un relais swahili (Ferrand 1891, Beaujard 1988). On trouve quelques vocables swahilis et persans et des néologismes formés à partir du malgache. On y distingue deux niveaux : un courant et l’autre plus connu des scribes les plus instruits.
Ces types de langages sont utilisés de façon ordonnée dans les manuscrits (Beaujard 1988). Pour Deschamps et Vianes, les mots Anakara sont plus proches de l’arabe pur que d’un parler passé par un relais comoriens ou swahili. Ceci permettrait d’envisager une arrivée directe depuis un pays de langue arabe tel que le Yémen ou le golfe Persique (Deschamps & Vianes 1959). On pourrait se demander si des manuscrits anciens sorabes pourraient exister écrits en arabe. Aucun ne fut pour le moment découvert. Néanmoins ce parler ayant été pendant longtemps tenu secret, il est possible que ces écrits soient encore gardés confidentiels.

4- Structure des villages

Le groupe socio-politique fondamental chez les Antemoro est le clan. L’organisation sociale malgache est patrilocale et a une parenté à dominante patrilinéaire. Le lignage patrilinéaire est appelé fatrange et est exogame (Deschamps & Vianes 1959, Rolland 2007). Seuls les chefs de clan religieux
Anakara se seraient pendant longtemps astreints à une endogamie plus stricte ce qui leur auraient permis une meilleure conservation du « parler arabe » (Deschamps & Vianes 1959).
Chaque village possède son chef Mpanzaka. La société est subdivisée en troky eux-mêmes répartis en traño-be ("grande maison") ou clan. Chaque clan en effet possède une traño-be, qui est une habitation de plus grande dimension que celles retrouvées habituellement et qui peut être un lieu de
rassemblement ou de culte (Champion 2004). En général sur la place centrale du village, sont retrouvées des pierres fixées au sol (Figure 16). Elles sont le symbole des ancêtres, et représentent les clans fondateurs. Chez le groupe Ampanabaka du village d’Ambila, de part et d'autre de trois pierres centrales sont fixés deux poteaux d'inégale hauteur, où l'on suspend la bosse du zébu sacrifié. L’un représente le sacré l’autre le guerrier ont été envoyés par le Calife de la Mecque ; mais ceci n’est pas possible car à l’époque probable de leur arrivée, le Califat n’existait plus. En revanche peut être parlaient-ils du Sharif de la Mecque (Ottino 1983). L’étude de certains Manuscrits malgaches laisserait à penser que la Mecque ne fait pas seulement référence à la ville, mais à une grande région intégrant l’Arabie et l’ancien Proche-Orient ; ceci d’après les descriptions et références géographiques, les noms de villes et les prophètes mentionnés (Rajaonarimanana 1990, Beaujard 1993). Alexandre (1981),
suppose qu’il s’agit de populations Swahilies ; de même, Ferrand retrouve dans le nom de Kazimambou un nom propre swahili très commun, Kazambo (Vérin 1972). En réalité, Ferrand n’a jamais pu trancher sur l’origine des ancêtres des Antemoro et ils pourraient venir selon lui d’Afrique
de l’Est ou de la péninsule Arabique. Grandidier, lui, postule qu’il s’agit de groupes provenant de la péninsule Arabique mais qui seraient passés par l’Afrique de l’Est (Kent 1969). Pour Allibert, la côte sud-est malgache a subi une acculturation islamique, ou pré-islamique Perse et Arabe mais il n’exclu pas la possibilité qu’il s’agisse de groupes indonésiens installés provisoirement au Moyen-Orient, qui auraient connu une acculturation arabo-persane avant de venir s’installer à Madagascar (Allibert 1995). Les théories plus récentes donnent pour origine des régions islamisées d’Indonésie tout comme pour la migration Zafiraminia. Il pourrait s’agir alors de malais venus directement, ou indirectement, de la péninsule Malaise ou de Sumatra. Leur origine commune avec les arrivants de la migration précédente aurait facilité les contacts. La composante bantoue, quant à elle, serait la conséquence de l’arrivée des groupes de serviteurs qui accompagnaient les islamisés (Ottino 1983, Rolland 2007).

Mes origines

   Les Antaimoro occupent la région comprise entre la rivière Namorona au nord et la rivière Andrianamby au sud. Leurs ancêtres furent des migrants originaires de La Mecque. Ramakararo, descendant de souverain arabe était le Chef qui les a conduits à Madagascar. Ils ont quitté Emaka le 13 Asombola 1336 "pour fonder un nouveau royaume et pour promouvoir la religion musulmane". Les compagnons de Ramakararo n'étaient pas tous des Arabes. Il y en avait qui étaient de nationalités différentes et de religions non musulmanes. Ils voyagèrent dans des bateaux. Ramakararo était le chef du premier bateau et Andriamboaziribe, le chef du second :

Voici ceux qui étaient dans le premier bateau :

   - Ramakararo, secondé par son fils Ralivaoziry, puis Ramosamary et Ramosafotsy, tous deux fils de Ralivaoziry. Les quatre furent les ancêtres des Ankizimambo et des Anteony.

   - Andriampaky, un Zafiraminia, originaire de Siam, ancêtre des Antambahoaka. Ils ont pris avec l'idole en pierre en forme d'éléphant appelé Varolambo, qu'on trouve encore à Ambohitsara.

   - Raofo, venu de Siam, et ancêtre des Masianaka.

   - Ramalitavaratra, originaire de Beyrouth, astronome et prêtre qui emmena l'idole en forme de taureau appelé Valalanampy et une autre idole appelé Itokonambony. Il fut l'ancêtre des Anakara.

   - Andriantsimeto Ranaha, originaire de Perse, devin et astrologue. Ses descendants s'associèrent avec ceux de Ramalitavaratra pour former le clan des Antalaotra Anakara.

   - Mosalanary, originaire d'Egypte et Ivohipataka, originaire d'Abyssinie.n Leurs descendants se mêlaient avec les autochtones et formèrent les Ampanabaka ou Fanarivoana.

Et voici ceux qui étaient dans le deuxième bateau :

   - Andriamboaziribe, noble arabe, commandant du navire. Certains des ancêtres des Antalaotra venaient avec lui, ainsi que des Antesira, des Antemaka, des Antevandrika, des Antelohony, des Antesonjo, des Antekonda, tous originaires d'Afrique du nord.

   Andriamboaziribe, était un noble arabe authentique, mais déchu au rang des Antalaotra, à cause de la faute qu'il a commise en voulant épouser la femme que devait épouser Ramosamary.

   Certains des Antalaotra venaient de Séville en Espagne. Leur descendants vivent à Mahavelona près d'Ambila (Manakara). Les Antemaka viennet du Maroc et vivent à Andemaka (Vohipeno) et à Mideboka (Manakara). Les Hova Antaimoro qui sont des Kabyles algériens y vivent aussi.

   Ils partirent de La Mecque, passèrent par Zanzibar et par Mahory (Mayotte) contournaient l'île par le nord, passèrent près d'Iharana, près de Vohémar et arrivèrent à l'embouchure de Matitanana. Ambohabe fut le premier village construit par les migrants sur le bord nord du fleuve Matitanana. Trois mois après leur arrivée, Ambohabe fut construit et le peuple organisé en un petit état.

     A ce moment Ramakararo, fit ses adieux, donna sa bénédiction aux membres de la colonie et rentra dans le pays de ses ancêtres. Il a désigné son fils Ralivaoziry comme dirigeant politique et religieux du groupe d'Ambohabe. Les clans qui étaient groupés sous son commandement furent les Anteony, sa dynastie d'origine, les Anakara, les Antalaotra, les Antevandrika, les Antambahoaka, les Onjatsy, les Antevoasary, les Ampanabaka etc...

    Situé au sud de Manakara, sur la côte sud-est, le pays antemoro ou Imoro est centré sur l’embouchure de la Matatàna. Il comprend, en amont vers l’ouest, la majeure partie du bassin versant de ce fleuve et de ses affluents.
Son importance dans l’histoire découle de ce que la région passe pour avoir été la tête de pont d’une influence arabo-musulmane, que certains commentateurs du 20e siècle ont certes largement amplifiée mais qui, loin d’avoir été imaginaire, a laissé des traces évidentes.
    L’histoire recherchant d’abord des documents écrits, ce qui a fait la renommée du pays antemoro, ce sont ses manuscrits, les fandraka, écrits en caractères arabes (sora-be, “grande écriture”) adaptés à la phonétique malgache et contenant différents extraits du Coran.
    Le papier (satary) et une encre noire assez épaisse (heboro) étaient fabriqués sur place. Et les scribes (katibo) écrivaient avec un kalamo taillé dans du bambou. A la vérité, une telle écriture et de tels manuscrits existaient et existent toujours dans d’autres régions : sur toute la côte nord-ouest et dans les pays antambahoaka et antanosy.
   Mais en Imoro, les Anakara en ont fait la base de leur autorité, notamment en fabriquant des talismans (talasimo) comportant des textes écrits, surtout ésotériques, et en étant le groupe d’origine de nombreux ombiasy.

De l'héritage arabo-musulman

    On ne saurait mettre en doute la présence, sinon d’Arabes, du moins d’arabophones et d’islamisés dans les dernières migrations ayant atteint la Matatàna, car au moins jusqu’au 20e siècle la connaissance et la pratique de l’arabe - en fait d’un arabe phonétiquement malgachisé - se sont maintenues chez les Anakara.
    Cet arabe, qui n’était pas parlé comme une langue maternelle, faisait l’objet d’un enseignement aux adolescents du groupe, mais en excluant les jeunes filles. De plus, il existe dans le dialecte de la région - et particulièrement dans le parler des groupes dirigeants qui se donnent une ascendance arabe - un lexique d’origine arabe numériquement important et relevant essentiellement du domaine du symbolique et du culturel, mais en allant jusqu’à une forte emprise sur le vécu quotidien comme dans le cas de la division du temps en semaines de sept jours, dont chaque jour reçut son nom de l’arabe.
    De même venaient de l’arabe le vocabulaire du zodiaque et celui, ésotérique, de l’astrologie et de la divination qu’utilisent les ombiasy et qui fut, au moins partiellement, diffusé dans toute l’île.
Mais il faut aussitôt relever que, d’une part, cet héritage linguistique ne remonte pas qu’aux derniers arrivés en provenance du Moyen-Orient, et que, d’autre part, la langue courante est un dialecte malgache, comme on doit normalement s’y attendre dans une situation où le groupe migrant était essentiellement composé d’hommes qui épousèrent des femmes du pays. D’ailleurs, le vocabulaire des activités féminines ne comporte aucun mot d’origine arabe.
   Postérieures aux arrivées des ZafiRaminia au 12e siècle, celles des ancêtres arabo-musulmans dont on se réclame dans la Matatàna peuvent être situées au 14e-15e siècle et y sont reçues comme ayant constitué les dernières vagues d’immigration dans la région.
   De fait, les manuscrits font arriver simultanément à Iharana ou Eharambazaha - le Vohémar d’aujourd’hui - les immigrants conduits par Ramakararo, ancêtre des Anteony, et ceux conduits par Alitavaratra, ancêtre des Anakara.
   Ces derniers s’installèrent d’abord à Iharana, cependant que Ramakararo et sa suite de trente migrants poursuivaient leur exploration de la côte est et décidaient de s’implanter à Matatàna.

   

Les premiers royaumes

Un royaume arabo-musulman ?

    La question se pose alors de savoir si, à défaut d’avoir été le premier royaume que l’on ait connu dans l’île, celui de Ramarohalaña s’était effectivement distingué en tant que royaume arabo-musulman ayant créé un modèle ultérieurement suivi en d’autres régions.
D’entrée, on doit constater que Flacourt, rapportant l’existence d’un prosélytisme religieux et d’écoles coraniques dans la Matatàna au 17e siècle, avait été induit en erreur. Au contraire, le système mis en place utilise l’arabité et l’appartenance au monde musulman comme des privilèges à préserver.
    L’opposition, qui est à la base de la société antemoro et permet de comprendre l’épisode des kafiry traîtreusement jetés à la mer pour alléger le bateau, est celle qui existe entre musulmans et païens, entre silamo et kafiry.
    Si maintenant on fait abstraction des bouleversements survenus au 19e siècle, on pourrait se contenter de dire que, sur la base de cette opposition entre silamo et kafiry fut créée dans la Matatàna une société essentiellement composée de trois rangs hiérarchiques comportant eux-mêmes des subdivisions : un premier rang aristocratique, celui du lignage royal des Anteony “Gens du fleuve”, un second rang aristocratique, celui des Antalaotra “Gens de la mer” aux fonctions religieuses comportant notamment les Zafitsimeto et les Anakara, et un rang roturier comprenant l“ensemble des Fañarivoana, à la fois ”ceux dont on fait les arivo, c’est-à-dire le peuple“ et ”ceux dont on tire les richesses“, et que les deux premiers rangs, par le privilège du sombily, ont notamment réussi à spolier du droit traditionnel de sacrifier les animaux destinés à sa nourriture.
    A ces trois rangs formant la société politique, il convient d’ajouter, mais hors système, d’une part, les dépendants, prisonniers de guerre ou enfants de serviteurs, et d’autre part, les Antevolo, véritables parias des Antemoro.
Dans un tel contexte, on ne peut s’étonner de ce qu’y aient été suivies, en matière de mariage, des règles strictement conformes au principe hiérarchique. Dans un rang donné, un homme pouvait prendre femme à l’intérieur du rang - c’est ce que faisaient en général les Anakara - ou prendre femme dans un rang inférieur.
    Les alliances en sens inverse étaient interdites, notamment le mariage entre un Fañarivoana et une Anteony. Mais comme les Anteony avaient mis en œuvre une stratégie de mariage avec les clans fañarivoana les plus puissants, ceux-ci souffraient d’être contraints de donner des femmes sans pouvoir en espérer en retour. Quant aux alliances avec les dépendants ou les Antevolo, elles n’étaient tout simplement pas envisageables.
    S’agissant du domaine des institutions, la séparation entre fonction politique et fonction religieuse constitue la grande nouveauté. Alors que la culture malgache traditionnelle fait des souverains des rois-dieux ou des rois-prêtres en attente d’être divinisés, la construction antemoro ne laisse aux rois que le gouvernement des hommes et remet aux Antalaotra tout ce qui concerne les relations avec l’au-delà et la surnature.
    Qui plus est, alors qu’il est d’usage que toute nouvelle dynastie réserve des fonctions rituelles à l’ancien lignage royal, en lui reconnaissant notamment le privilège essentiel des inaugurations (manantatra), l’attribution du sacré aux seuls Antalaotra constitue en soi un écrasement total des anciens groupes dirigeants et une rupture absolue avec la conception traditionnelle de l’évolution historique.
    Bref, une situation qui, en principe, ne pouvait durer et, d’ailleurs, n’a pu durer puisqu’elle fut violemment interrompue à la fin du 19e siècle par la célèbre révolte des Ampanabaka, nourrie de tout un souvenir historique.
    De fait, déjà la situation décrite plus haut n’avait pu s’instaurer comme par un coup de baguette magique. Et les descendants des Grands de l’époque antérieure qui furent confondus avec les roturiers, se souvenaient non seulement que leurs ancêtres avaient donné des femmes et des terres aux Arabes et que, comme Ontsoa ou en d’autres fonctions, ils avaient pris part aux décisions politiques dans les premiers temps du nouveau royaume, mais aussi qu’ils avaient été auparavant les maîtres du pays.
   Quant à l’ensemble des Fanarivoana, les Arabo-musulmans et leurs descendants n’ont pu aussi radicalement changer leurs conceptions. C’est ainsi qu’ils continuèrent à employer les anciens symboles du pouvoir royal, la conque marine (antsiva) et les tambours jumeaux (hazolahy).
   Si l’andrianony antemoro n’avait plus de fonctions religieuses, c’est toujours lui que le peuple tenait pour responsable des catastrophes naturelles. Inversement, car les changements ne furent pas à sens unique, on vit les descendants de Ramakararo et d’Alitavaratra adapter leur calendrier lunaire au calendrier solaire qui rythmait toujours la vie agricole.
   Métamorphose étonnante, ils ne priaient plus tournés vers La Mecque mais vers l’Est et le Zanahary malgache. De vrai, le supposé prestige de la culture étrangère n’avait pas définitivement vaincu la culture malgache qui, en revanche, avait grandement assimilé les immigrants.

     Les Antaimoro s’installent sur la côte sud-est entre le XIIIe et le XVIe siècle. Ils auraient vécu dans la région des Iharana avant de prendre racine plus au sud.

    Il existe plusieurs clans au sein de l’ethnie Antaimoro ou Antemoro : les Anteony qui sont arrivés les premiers à Matitanana, Vohipeno ; les Antalaotra, arrivés plus tard mais réputés pour leurs écritures (Sorabe) et leurs connaissances de l'art divinatoire et des astres, dont les plus illustres étaient les Anakara venus, selon la tradition, d'Arabie saoudite, obligés de fuir la cour du Sultan d'antan à cause de leurs ascendances juives ; et enfin les Ampanabaka qui représentent la majorité.

    Contrairement aux autres tribus de Madagascar, les Antemoro se sont toujours illustrés pour leur diplomatie. D'ailleurs, un de leurs dignes fils, Andriamahazonoro du clan Anakara, ayant été conseiller spécial du roi Andrianampoinimerina et ensuite de son fils Radama Ier, a fait partie de la première délégation malgache à Londres, à l'époque de la reine Victoria.

    Déjà au XVII ème siècle ils sont nombreux et indépendants :

    - Au sud-est se trouvent les ethnies aux origines arabo-islamiques (Antambahoaka, Antaimoro, Antonosy et Antaisaka).

   - Sur les vastes territoires du sud vivent les populations pastorales (les Bara, Mahafaly, Antandroy et Masikoro).

   - A l’ouest s’étendent les immenses royaumes Sakalava du Menabe et du Boina, plus récent.

   - Sur la côte orientale, les Betsimisaraka font autorité, alors que ce sont les royaumes Betsileo et surtout Merina sur les Hautes Terres.

    La traite esclavagiste favorise une expansion territoriale et profitent à ceux qui disposent d’armes à feu. Ainsi, l’hégémonie Sakalava s’explique par le contrôle des principaux postes de traite de la côte ouest avec l’appui des commerçants arabisés.

    Le royaume Sakalava s’affaiblira à la fin du XIX ème siècle en raison de querelles de succession et d’un handicap lié à l’immensité des territoires occupés par une population dispersée et nomade.

    Antemoro (ou Antemoro) les gens sont un groupe ethnique de Madagascar vivant sur la côte sud-est, le plus souvent entre Manakara et Farafangana .

    Leur nombre est estimé à 427.000 (3% de la population de Madagascar ). [2] «Antemoro», dans la langue malgache , signifie «les gens de la côte".

Histoire

    Antemoro, comme connexe Antanosy groupe ethnique, sont les descendants les plus susceptibles d' Arabes qui se sont installés à Madagascar au 14ème siècle. Le règlement original a été probablement proche de l'embouchure de la rivière Matitanana. Selon la tradition orale Antemoro, le père fondateur de ce groupe était Ramakararo, un sultan de la Mecque.

    Comme la plupart des groupes malgaches d'origine arabe, la structure sociale de la Antemoro était historiquement féodal , dirigé par un roi (ANDRIANONY) qui a régné sur vassaux (Anteony).

Langue

    Le Antemoro parlent un dialecte de la langue malgache , qui est une branche du groupe linguistique malayo-polynésien dérivé des langues Barito , parlé dans le sud de Bornéo .

Culture

    Antemoro, autrefois très réputée pour ses astrologues , qui aurait prédit l'avenir sur la base de phases lunaires . Ils étaient connus dans tout Madagascar et a agi en tant que conseillers à la cour de nombreux rois malgaches . La tradition pan-Madagascar de la (cour traditionnelle malgache ou astrologues de village) ombiasy est probablement enracinée dans cet élément de la culture Antemoro.

    Antemoro sont également crédité de l'introduction de l'écrit à Madagascar avec le alphabet arabe pour transcrire la langue dans un script appelé sorabe . Cette innovation a eu lieu des centaines d'années avant que les missionnaires au début du 19e siècle de la London Missionary Society transcrit la langue malgache pour le roi Radama I utilisant l' alphabet latin . Le document qu'ils ont produit pour l'écriture, appelé "papier Antemoro" (ou "papier Antemoro»), est encore en cours de fabrication, en particulier dans le Ambalavao région.

La période féodale malgache : naissance des grands royaumes (1600-1895)

    Dès la fin du premier millénaire jusqu'à 1600 environ, les Vazimba de l'intérieur autant que les Vezo des côtes accueillirent de nouveaux immigrants moyen-orientaux (Perses Shirazi, Arabes Omanites, Juifs arabisés) et orientaux (Indiens Gujarati, Malais, Javanais, Bugis) voire européens (Portugais) qui s'intégrèrent et s'acculturèrent à la société Vezo et Vazimba, souvent par alliance matrimoniale. Bien que minoritaires, les apports culturels, politiques et technologiques de ces nouveaux arrivants à l'ancien monde Vazimba et Vezo modifièrent substantiellement leur société et sera à l'origine des grands bouleversements du XVIe qui conduiront à l'époque féodale malgache.

    À l'intérieur des terres, les luttes pour l'hégémonie des différents clans Vazimba des hauts plateaux centraux (que les autres clans Vezo des côtes appelaient les Hova) aboutirent à la naissance des ethnies et/ou royaumes Merina, Betsileo, Bezanozano, Sihanaka, Tsimihety et Bara.

    Sur les côtes, l'intégration des nouveaux immigrés orientaux, moyen orientaux et africains donnèrent naissance aux ethnies et/ou royaumes Antakarana, Boina, Menabe et Vezo (Côte Ouest), Mahafaly et Antandroy (Sud), Antesaka, Antambahoaka, Antemoro, Antanala, Betsimisaraka (Côte Est).

    La naissance des ces grands royaumes "néo-Vazimba"/"néo-Vezo" modifièrent essentiellement la structure politique de l'ancien monde des Ntaolo, mais la grande majorité des anciennes catégories demeurèrent intactes au sein de ces nouveaux royaumes : la langue commune, les coutumes, les traditions, le sacré, l'économie, l'art des anciens demeurèrent préservées dans leur grande majorité, avec des variations de formes selon les régions.

Les royaumes Antaimoro

    Les Antaimoro s’installent sur la côte sud-est entre le XIIIe et le XVIe siècle. Ils auraient vécu dans la région des Iharana avant de prendre racine plus au sud.

    Il existe plusieurs clans au sein de l’ethnie Antaimoro ou Antemoro : les Anteony qui sont arrivés les premiers à Matitanana, Vohipeno ; les Antalaotra, arrivés plus tard mais réputés pour leurs écritures (Sorabe) et leurs connaissances de l'art divinatoire et des astres, dont les plus illustres étaient les Anakara venus, selon la tradition, d'Arabie saoudite, obligés de fuir la cour du Sultan d'antan à cause de leurs ascendances juives 14; et enfin les Ampanabaka qui représentent la majorité.

    Contrairement aux autres tribus de Madagascar, les Antemoro se sont toujours illustrés pour leur diplomatie. D'ailleurs, un de leurs dignes fils, Andriamahazonoro du clan Anakara, ayant été conseiller spécial du roi Andrianampoinimerina et ensuite de son fils Radama Ier, a fait partie de la première délégation malgache à Londres, à l'époque de la reine Victoria.

LES EMPECHEMENTS ET LE RITUEL DU MARIAGE

Dans le royaume Antemoro existent plusieurs clans où des règles bien établies régissent le mariage. En l'occurrence, l'union de deux individus peut faire l'objet d'empêchements. Certains résultent de liens de parenté ou d'alliance, d'autres sont d'ordre social.

A- Les empêchements résultant des liens de parenté ou d'alliance

   "Les empêchements à mariage résultant de certains liens de parenté ou d'alliance ne sont, à Madagascar, qu'un aspect d'un problème plus vaste, celui du fady, ou interdits" disait MESSELIERE.

1- Les règles

    Ces règles sont contenues dans les manuscrits JENSENIUS, pages 11, 22 et suivant traduits par MUNTHE119.

    Reproduisons la traduction de quelques passages du manuscrit.

    L'intitulé de la partie que nous intéresse est le suivant :« Déclaration sur les personnes admises à se marier entre elles. »

    En voici les règles :

   - Les arrières-petits-fils et petites filles (de la troisième génération) peuvent se marier entre eux à condition qu'ils soient descendants d'un frère et d'une soeur.

   - Les arrières-petits-fils et petites filles, enfants de deux frères, ne peuvent se marier entre eux.

118 MES SELIERE, Du mariage en Droit Malgache, 1932, p.45.

119 MUNTHE, La tradition Arabico-Malgache vue à travers le manuscrit A-6 d'Oslo, p.253.

    - La femme du père peut être héritée (par un membre de la famille).

   - La femme d'un frère peut (en cas de décès du frère) passer à un autre frère.

   - Il est formellement interdit à un gendre de proposer à la femme de son beau-père de coucher avec elle.

   - Le beau-père ne le propose pas à la femme de son gendre.

   - Un gendre ne doit pas coucher avec sa belle-mère.

   - La femme répudiée par un frère qui a épousé une autre femme peut être demandée par un autre frère.

   - Si quelqu'un cherche à coucher avec la femme de son beau-père, il sera condamné à offrir un grand boeuf découpé, à son beau-père.

   - Si quelqu'un propose à la femme de son gendre (de coucher avec elle), il lui faut, comme punition, offrir un grand boeuf à son gendre.

   - Si quelqu'un cherche à coucher avec la femme de son oncle, il sera puni de « fafy », don d'un grand boeuf.

   - Si quelqu'un propose à sa cousine (de coucher avec elle), comme punition, il doit payer deux boeufs... »

   Tels sont quelques règles qui n'ont pas manqué de susciter quelques commentaires du traducteur.

2- Explication

MUNTHE avançait les propos suivants :

« -Les tabous et les règles qu'on trouve empêchant le mariage entre personne liée en ligne directe et proche s'harmonisent - et les Antaimoro s'en rendent compte- avec les lois du DE UTER.2 7, 20 et suivant. »120

Il rajoute que « l'union sexuelle des frères et soeurs, entre zanany d'un couple, est impossible et rigoureusement défendue chez les Antaimoro. »121

120 MUNTHE, La tradition Arabico-Malgache vue à travers le manuscrit A-6 d'Oslo, p.258.

121 MUNTHE, idem.

Ce passage soutien notre attention dans la mesure où d'autre auteur affirme le contraire en disant que « chez les Antambahoaka et chez les Antaimorona, les mariages entre frères et soeurs germains, c'est-à-dire de même père et de même mère, sont fréquents. Il est de tradition populaire dans ces populations que ces unions conduisent à la fortune » 122 disait FERRAND. Mais MUNTHE, en donnant cette explication, se base sur des textes écrits. Nous espérons que notre petite remarque sur ce point pourra éviter la reproduction de pareille confusion.

Le traducteur continue son explication en disant que :

-Les Antaimoro « n'acceptent pas non plus le mariage de la deuxième génération entre les petits enfants d'un couple, appelés ny zafy. Ceux qui se marient contre la volonté des ancêtres sont considérés « mpanota-fady (violateur d'un tabou) et condamnés à payer au moins trois boeufs. »123

- « Quant à la troisième génération, ny zafiafy (les arrière-petits-fils et petites filles) le mariage est toléré, mais exige toujours l'offre d'un ou deux boeufs et aussi l'accord des deux familles concernées. »

Les enfants de la quatrième génération appelés ny zafindohalika sont admis à se marier entre eux à condition qu'ils fournissent ny fafimpanambadiana (l'offre consolatrice) pour les deux familles. »

Les enfants de la cinquième génération appelés zafim-paladia peuvent se marier entre eux. Le fafim-panambadiana n'est pas exigé car il ne reste plus beaucoup de relations familiales entre eux. »

La sixième génération qui s'appelle kitro (petit orteil du pied) peut se marier librement entre elle. » 124

MUNTHE fait remarquer l'amusante et démonstrative manière de classer les générations en leur donnant les noms des membres du corps humain en descendant du genou aux pieds jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien de sang commun.

122 FERRAND, Les Musulmans à Madagascar, 1893, fascicule II, p.20. Propos reporté par MES SELIERE, Du mariage en Droit malgache, 1932, p.50

123 MUNTHE, La tradition Arabico-Malgache vue à travers le manuscrit A-6 d'Oslo, p.258.

124 MUNTHE, La tradition Arabico-Malgache vue à travers le manuscrit A-6 d'Oslo, p.258.

Bref, sont considérés comme fady le mariage en ligne directe, entre ascendants et descendants et alliés dans la même lignée. Il en est de même pour le mariage en ligne collatérale entre frères et soeurs, entre oncle et nièce, entre tante et neveu, entre enfants issus de deux soeurs au premier et second degré.

Telles sont donc les règles qu'il faut observer par les futurs époux et que le loholona est censé savoir avant qu'il célèbre le mariage. La présence des futurs époux dans l'un des cas cités plus haut constitue un obstacle, parfois insurmontable au mariage, si le degré de parenté est trop proche. Le loholoma ne peut pas le célébrer. Qu'en est-il de l'empêchement d'ordre social ?

B- Les empêchements résultants du régime de castes, ce sont les empêchements d'ordre social.

Des fady ou interdits assurent l'ordre social Antemoro -qui ne se marie pas avec n'importe qui. Les Antemoro se marient entre Antemoro. L'endogamie existe. « Il n'y a pas à Madagascar d'autres peuplades où les mésalliances soient si sévèrement prohibées, où l'on s'efforce de maintenir aussi intacte la division des tribus et des castes et de les préserver de tout mélange et de toute contamination : très peu de femmes violent la loi. » 125

« Il existe cependant une certaine exogamie chez les Antaimorona, disait JULIEN, l'usage est en effet d'aller chercher d'alliance non dans les familles d'un même kibory, mais dans celle d'un kibory étranger. Agir autrement serait mal vu de tous et réprimé à l'égal de l'inceste. » 126

Comment est divisée la société Antemoro ? Telle est la question que nous posons.

125 SHAW, The arab element in South Madagascar (in Antananarivo annmal, 1894,p.208-209)

126 JULIEN, Histoire de Tatsimo

1- Les castes Antemoro

Le premier zélateur de l'islam en l'occurrence Ramakararube est arrivé dans la région de la Matatana en l'an 542 de l'ère mohamétane.127 Il n'est pas venu seul. Ramalitavaratra l'astronome et Ranaha, son ministre, l'a accompagné avec des cafres qu'ils ont amenés. Des autochtones vivaient déjà dans la région à l'époque. Ramakararobe a engendré Ramaroala qui a constitué le caste Anteony.

Ramalitavaratra et Ranaha, les compagnons de Ramakararobe ont constitué le caste Antalaotra.

Les cafres qu'ils ont amenés sont les Ampanabaka.

Les autochtones sont essentiellement les Onjatsy.

Sans entrer dans les détails, précisons que les castes nobles sont les Anteony et les Antalaotra. Les roturiers sont les Onjatsy avant les Ampanabaka et les autochtones. Puis des Andevo ou Velombazaha (des Kafirs) amenés par les immigrants arabes constituent un autre caste. « Tout au bas de l'échelle sociale Temoro se trouvent les Antevolo, véritable « intouchables », que rien dans leur aspect ne distingue des autres Temoro. »128

Telle a été la division des castes dans le Royaume Antemoro.

Quelle est la loi du Royaume en matière de mariage ? 3- La loi du mariage

Il n'y a pas à proprement parler de loi unique en matière de mariage pour toutes les castes. Chacun définit ses propres lois. Ces lois peuvent varier à leur tour selon les sous-clans. Chez les Anakara, sous-clan noble

127 JULIEN, Pages Arabico-Madecasse, Paris, 1929, p.1 0.

128 DESCHAMPS, Les Malgaches du Sud-Est, 1959, p.48.

Antalaotra, « le mariage est endogame par rapport au clan, exogame entre lignée et quartiers.» 129

Mais pour les Antalaotra en général, « La cohésion du clan est particulièrement solide : l'endogamie est, de nos jours encore, extrêmement stricte parmi eux. » 130. Ce qui leur a permis de perpétrer l'usage de la langue arabe, disait DESCHAMPS.

Par contre, « l'usage de l'arabe se perdit plus vite chez les Anteony, poussés par les exigences de la royauté à une exogamie masculine, donc à l'adoption rapide de la langue locale » 131.

Les Onjatsy sont plutôt endogames. Pour montrer cette endogamie, DESCHAMPS rappelle que la mère de Ramarohala, le grand ancêtre Anteony, était Onjatsy.

4- Les sanctions.

« Une femme Anteony ou Antalaotra ayant couché avec un homme d'une autre tribu ou avec un esclave, sera condamné à mort par noyade. De gros blocs de pierres devront être attachés au milieu de son corps et elle devra être jetée dans l'eau pour périr. » 132 L'exogamie de classe est strictement interdite.

Un homme Ampanabaka ne peut pas donc épouser une fille noble Antoeny, elle sera « considérée comme n'ayant pas existé » 133 c'est-à-dire rejeté du clan.

129 FAUBLEE, Notes sur quelques points de droit coutumier du Sud de Madagascar, in POIRIER, Etudes de Droit Africain et de Droit Malgache, p.37.

130 DESCHAMPS, Les Malgaches du Sud-Est, 1959, p.43.

131 DESCHAMPS, Les Malgaches du Sud-Est, 1959, p.41.

132MUNTHE, La tradition Arabico-Malgache vue à travers le manuscrit A-6 d'Oslo, p.257 133 ROUHETTE, L 'organistion politique et sociale du Royaume Antemoro, p.11 3.

On se rend compte que l'exogamie, pour la femme noble qui épouse un homme de même catégorie sociale que la sienne, n'échappe pas à des sanctions, même si elles sont allégées. La condamnation à mort est plus sévère que le rejet. Et la fille rejetée sera exclue du kibory ou tombeau familial. Quand il y a une réjouissance dans sa famille d'origine, « elle participe aux servitudes mais est exclue pour chaque part d'honneur. »134

Bref, l'endogamie de classe est chère aux Antemoro.

    Madagascar, aussi appelé la « Grande Ile », est un pays séparé du continent africain par le Canal du Mozambique. Il est peuplé de plusieurs ethnies qui lui donnent un charme et une originalité particulière. Les « Antemoro » en font partie. Comme toute tribu, ils ont leur propre origine, leur propre histoire, mais les Antemoro possèdent également leurs propres us et coutumes, ainsi que leur dialecte. Pour simplifier la traduction, Antemoro signifie littéralement « Ceux du littoral ». En effet, cette race particulière peuple toute la plaine côtière Est de l'Ile, allant de la ville de Mananjary au Nord, jusqu'à Vohipeno au Sud. Plusieurs théories sont avancées sur les origines des Antemoro, mais la plus probable reste l'immigration islamisée. En effet, ce clan du Sud-Est de Madagascar est le seul à avoir une connaissance beaucoup plus approfondie de l'écriture arabe, du Coran, de l'astrologie et de l'art divinatoire. C'est également le seul groupe ethnique malgache à posséder des écritures saintes appelées également « Sorabe » qui sont en fait des manuscrits en caractères arabes par les ancêtres des Antemoro. Ces oeuvres regroupent les sourates du Coran, l'histoire des Antemoro, mais également l'arbre généalogique et l'art astrologique et divinatoire des Antemoro. C'est dire l'importance et la grande place que ces textes sacrés occupent dans leur vie quotidienne. Pour préserver leur patrimoine, ils ont confié la garde de ces précieux livres aux « Kabibo » qui ont pour mission de sauvegarder la connaissance des écrits en les transmettant de génération en génération. On peut dire que jusqu'à maintenant les « Kabibo » ont parfaitement rempli leur rôle car les « Sorabe » ont encore survécu jusqu'à nos jours. Les Antemoro se servaient d'un papier appelé « Satary » ainsi que d'une encre noire plutôt épaisse dite « heboro » pour les rédiger. Ces derniers furent fabriqués localement. Les scribes utilisaient ensuite un morceau de bambou appelé « kalamo », l'équivalent de la plume que les européens utilisaient, pour écrire. La grande influence de l'arabo-musulman se fait également ressentir dans le dialecte des Antemoro. En effet, ils parlent l'arabe avec une forte prédominance de l'accent malgache. Ainsi, cette emprise arabe devait composer avec la culture malgache. Pour prier par exemple, les Antemoro ne se tournent pas vers la Mecque comme le fait tout musulman pratiquant, ils se tournent vers le Zanahary malgache. Leurs cérémonies et festivités tels que le mariage, la naissance, l'enterrement, l'exhumation se déroulent selon leur propre culture. Concernant le mariage traditionnel Antemoro par exemple, il doit être fait suivant des lois strictement conformes au principe hiérarchique. Autrement dit, un homme devrait choisir une femme de rang inférieur ou égal au sien. En aucun cas, il ne pourrait prétendre prendre une femme ayant une position sociale plus élevée que la sienne. Un tel acte serait vivement réprimandé par toute la communauté Antemoro. On peut dire que les Antemoro sont de grands conservateurs. Ils continuent même de nos jours à utiliser la conque marine ou « Antsiva » et le « hazolahy » ou tambours jumeaux comme symbole de royauté. En devenant célèbres par la fabrication du papier dit « Antemoro », ils apportent un plus à l'art malgache. Ce n'est pas par hasard si ce papier fut appelé ainsi, en effet, ce sont les Antemoro qui ont découvert et qui ont contribué à l'expansion du procédé de fabrication de ce papier à base de fibres végétales. Ce dernier se présente comme une feuille de papier plutôt rigide de couleur beige clair, mais il ne devient un véritable chef-d'oeuvre que lorsqu'il est décoré avec des pétales de fleur multicolores. La collectivité Antemoro peut en être fière car depuis des années, il est utilisé comme papier à lettres, ou pour créer de jolies cartes, faisant connaître cette région un peu partout dans le monde entier. Mais il est également de plus en plus exploité par de nombreux artisans pour donner une dimension supplémentaire à leurs réalisations. Maintenant, le papier « Antemoro » se retrouve partout où il peut servir d'ornement : sur les stores, sur les abat-jours, sur les albums, et même sur les sacs et les sandales. Sur un plan précis, le peuple Antemoro est comme tout groupement humain : il est divisé entre l'envie de se développer tout en s'accrochant à ses anciennes traditions.

La troisième pierre du foyer :
des clans et des clones dans la vallée de la Manañano

L'ethnologue est un quémandeur perpétuel – se serait-il donné pour règle une ethnographie "light" et prêtant au cours des choses l'attention flottante d'un témoin ordinaire. L'irruption de l'inattendu, qui révèle ce qui a été non vu, non dit ou censuré : le sens (à l'instar du protocole expérimental de l'HAS, la "succion non nutritive" qui permet de faire le relevé des compétences cognitives du nourrisson) est le lait de cet intérêt patient et respectueux pour la société qui l'accueille. Il faut trois pierres pour faire un foyer. Au milieu de la place centrale d'Ambila, sur le sommet arasé de la colline qui reçoit les maisons collectives des différents lignages, trois pierres, "comme les trois pierres du foyer", représentent les clans fondateurs. Telle est l'explication reçue. Oui, il y a bien trois pierres, mais en réalité, seuls deux clans comptent vraiment – sans que soit précisée au visiteur la nature de cette différence entre les deux clans qui comptent et le troisième. Et l'on passe à autre chose… Un intérêt (ethnographique) du rituel, c'est qu'il met le politique en représentation et donne à voir la hiérarchie. C'est ainsi l'observation du rituel du nahandrobe, "le grand repas" qui, tous les trois ans, réunit les habitants de la vallée à Ambila qui nous a permis d'appréhender plus exactement la hiérarchie politique en cause et l'histoire récente de la région. Les "trois pierres du foyer" sont en effet… deux. Et le troisième clan, comme le confirme le déroulement du nahandrobe, est en position subordonnée.

L’information en cause, contenue en réalité dans l’étymologie, on le verra, n’est pas une information qui a été dérobée à l’enquêteur. Non, elle relève davantage, aux yeux des informateurs, du non signifiant, de ce qui n’est donc pas identifiable à titre d’information. Les événements, en effet, ne suffisent pas à faire l’histoire, il y faut une identité : une conscience. Le point de vue fait le sens. De la manière dont on qualifie, par péjoration, un événement de "non événement", pourrait-on parler, en l’espèce, sans intention dépréciative, de "non fait". Ce dont il va s’agir ici concerne ceux qui n’ont pas voix au chapitre de l’histoire.

*

Ambila, sur la côte Sud-est de Madagascar, fait partie du pays Antemoro, défini par les anciens comme le pays des 7 embouchures. Les Antemoro disent être venus de La Mecque, ayant fui des troubles politiques et à la recherche d’un établissement favorable le long de la côte Est de Madagascar. Une vache fétiche, embarquée sur la côte africaine, aurait marqué par un beuglement ou un raclement de sabot l’embouchure de la Matataña, site d’établissement de la royauté d’Ivato, où l’on peut voir aujourd’hui les tombeaux des fondateurs de la dynastie. Lors d’un second voyage, après un retour au point originel de la migration, un nouveau groupe d’immigrants, accompagné de deux femmes, s’installe (récit du roi d’Ivato, recueilli en janvier 1998). Les Antemoro font donc alliance avec des populations locales. Le choc des cultures est souvent un conflit d’"outils". Les deux clans d’immigrants ont la connaissance, l’un des choses du ciel, l’autre des choses de la terre, du pouvoir temporel et du pouvoir religieux. Ils apportent l’écriture et une "magie supérieure" qui leur permet d’assujettir les populations locales. La possession des Sorabe, textes à dominante astrologique, et la connaissance des rites sacrificiels permettent ainsi aux nouveaux venus d’asseoir une domination exprimée par l’enrôlement des tributaires dans les rizières, les pâturages et les armées et par le privilège de l’abattage (justifiant l’attribution de la croupe de tout animal sacrifié).



Ambila et Loharano (google earth)

À la fin du XIXème siècle, les assujettis, globalement désignés par l’appellation de Fanarivoana, "pourvoyeurs de richesses", puis d’Ampanabaka, "ceux qui se séparent" ou "ceux qui trompent", se révoltent contre l’aristocratie Antemoro. C’est l’ady sombily : la "guerre pour l’abattage des bœufs". Les Amapanabaka s’approprient les rizières et sacrifient désormais pour leur propre compte. Les dominants trouvent protection auprès des Merina, qui ont établi une garnison dans la région. L’occupation française substitue un autre "outil" de domination à cette féodalité exercée par le monopole des rites (possession du calendrier et du couteau sacrificiel), par une stricte endogamie et par une morgue hiérarchique explicitement dénoncée parmi les motifs de la révolte.

Ambila est ainsi un village émancipé de la féodalité Antemoro. La place centrale du village, au sommet de la colline, donne à voir la constitution : trois blocs de pierre – "comme les trois pierres du foyer" – qui représentent les clans fondateurs sont disposés au centre de la place. De part et d’autre de la pierre centrale, deux poteaux, d’inégale hauteur, où l’on suspend la bosse du zébu sacrifié, représentent la fonction sacerdotale et la fonction guerrière. Une division Nord/Sud, explicitement marquée, coupe le village en deux et une division correspondant aux groupes fondateurs, organise la rotation aux fonctions cheffales.



Les trois pierres et les deux poteaux de fondation

Dans cette disposition spatiale, chacun des treize clans possède une traño-be (litt. "grande maison") qui se distingue en effet par ses dimensions des habitations ordinaires, édifiées à proximité. C’est à la fois un lieu de réunion, un lieu de culte, une habitation pour le représentant élu du clan et un hébergement occasionnel pour les habitants d’autres villages venus pour une solennité. Chacune des trois unités de base possède un chef (mpanjaka), chaque maison collective est dirigée par une "tête de maison" (loha-trano) et le village par un souverain dont la charge est triennale. La trañobe du roi en exercice se distingue par la possession d’un récipient (vata), haut d’environ 80 centimètres, fait d’un tronc d’arbre évidé, muni d’un couvercle, parfois enveloppé de nattes et contenant, avec le riz et le miel, les attributs de la royauté dont la conque et un bouclier de peau utilisé lors de la circoncision. Ce récipient est déposé à l’angle nord-est de la trañobe.

Le roi est en réalité la personnification de la volonté collective, exprimée par le conseil des anciens et on l’a parfois décrit comme un roi de parade voire, selon une explication recueillie sur place, comme un homme de paille destiné à préserver les anciens des humiliations de l’administration coloniale. Un système de classes d’âge, dont la hiérarchie se déploie dans les différents rituels, organise en fait la vie économique et sociale.

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Quand on pénètre sur la place du village, on a immédiatement le sentiment d'être en présence, avec cette répartition, formant le rectangle de la place, des différentes maisons collectives et, au centre, trois pierres de fondation disposées entre les deux poteaux qui symbolisent la relation avec les ancêtres, d'une occupation de l’espace qui est tout sauf aléatoire. Il faut donc trois pierres pour faire un foyer. Et l'on s'attendrait (naïvement sans doute) qu'aux trois pierres du foyer correspondent trois clans. Cette idée, en réalité, ne nous a jamais été énoncée comme telle. À l'inverse, quand on formule cette proposition, on s'entend répondre oui, il y a bien trois pierres, comme les trois pierres du foyer, mais en réalité il n'y a que deux clans. Le troisième clan, en somme, ne compterait pas vraiment. Il y aurait donc clan et clan : clan et clone. Mais encore ? C’est ce que l’observation du rite du nahandrobe qui s’est tenu le 19 mars 2001 va nous permettre de préciser.

Le rite du Nahandrobe, qui réunit tous les habitants de la vallée en une cérémonie d’action de grâces et de propitiation, a normalement lieu tous les trois ans. Le dernier nahandrobe s’est tenu en mars 1998. Les garageha (les anciens) d’Ambila ont arrêté la date du 19 mars 2001 et ont demandé aux villages cadets de se tenir prêts. Mais la situation économique et sanitaire : des inondations à répétition, une épidémie de choléra qui a obligé les autorités administratives à fermer les tombeaux collectifs, l'incendie qui, en décembre 2000, a ravagé toutes les "grandes maisons" du village d'Ambotaka (ce qui pose la question de la capacité de ce village à participer aux dépenses collectives), tout cela explique que le rite du nahandrobe sera, cette année, remplacé par un rite substitutif qui en tiendra lieu, le Telo vilañy (les "Trois marmites").

Nous sommes de retour le 18 Mars. Discutant des préparatifs en cours, il apparaît que le rite substitutif en cause est largement ignoré des jeunes. Le dernier telo vilañy a eu lieu en 1968 ou 1970… Iaban’i Vaño, le prêtre des Antebe est passé. Nous souhaitons filmer la cérémonie et il est décidé qu’une délégation se rendra chez les Antebe pour présenter notre demande – simple formalité, d’après Iaban’i Vaño. Membres (honoris causa) de la classe d’âge des garageha mainty et à jour de nos cotisations, nous serons de la délégation. Tôt le matin, une agitation inhabituelle se remarque au village. Chaque participant à la fête, qui suivra le rite dans sa propre trañobe (du côté paternel), doit déposer dans la grande maison de sa lignée maternelle un fagot de bois pour les hommes et un paquet de feuilles de ravinala, pour les femmes. La trañobe récipiendaire offre du betsabetsa en échange. Le rite de nahandrobe est normalement marqué par l'immolation d'un zébu gras dont on suspend la bosse sur le poteau du fatrangeña. Pour le rite de telo vilañy, pas de zébu, mais trois marmites contenant : du poisson de mer en provenance de Loharano, du poulet et du riz.

À la tombée de la nuit, toutes les maisons d’Ambila (qui sont parfois inhabitées, car ce sont des maisons familiales – n’appartenant pas à un couple en propre) s’animent du bourdonnement des conversations et des bruits de préparation du repas du soir. La journée a été occupée par les villageois aux travaux de repiquage du riz vatomandry. Circulant entre les maisons pour procéder à notre propre installation, la présence des visiteurs se signale par une agitation inhabituelle, comme s’il y avait une fête privée en préparation dans chaque habitation, une circoncision familiale ou une demande en mariage…



Entre maisons et greniers...

Le lendemain, nous nous rendons en délégation, comme convenu, dans la trañobe des Antebe pour présenter notre requête. Après que les trois litres de rhum aient été déposés devant la porte de l'Est, à proximité des garageha et des ampisorona, Iaban’i Justin formule notre demande de pouvoir filmer et photographier la cérémonie. Il nous présente comme ses hôtes et explique qu’il ne veut pas encourir le reproche de décider seul des affaires concernant le fatrangeña, comme cela s’est passé pour l’"affaire du tombeau" (voir la page : Zafimahavita). Iaban’i Vaño, le prêtre des Antebe, lui répond et, tout en répétant la demande, laisse la décision à l'assistance. Un garageha, que nous n'avons pas réussi à identifier immédiatement, prend alors la parole pour répondre à Iaban’i Vaño. Sa réponse est claire et nette : nous pouvons assister à la cérémonie, voir de nos yeux et entendre de nos oreilles, mais nous ne pourrons ni filmer ni enregistrer. Un lourd silence suit cette prise de position. Iaban’i Vaño, maître de cérémonie, ordonne alors la distribution du rhum. Un ampanompo fait la tournée en commençant par les anciens. La discussion s'anime autour de nous, on déplore cette décision, mais il est clair que, dès lors qu’un seul s’oppose, rien ne peut être entrepris. Après la distribution de rhum, les hôtes des Antebe prennent congé et s’en retournent dans leur propre trañobe. Nous revenons chez les Antelohoñy Mainty.


Le faîte de la grande maison des Antebe

Pendant ce temps, sur la place centrale du village, à l'Est des trois pierres marquant le centre de la place, les ampanompo (les "corvéables") installent les foyers pour les trois marmites : trois foyers dans la moitié Nord pour les Antehofiky et trois foyers au Sud pour les Antelohoñy. Les supports des marmites ne sont pas en pierre, comme de coutume, mais constitués par des troncs de satrana (latanier), qui résistent au feu. Les fagots pour alimenter le feu ont été apportés, ainsi que trois grandes marmites. Les trois foyers serviront à la cuisson du riz, du poulet et du poisson de mer séché. Les feux sont d'abord allumés chez les Antehofiky. On fait bouillir l'eau qui servira à la cuisson du riz. Pour la circonstance, les garageha ont demandé aux jeunes filles d'aller puiser l'eau de la Manañano et non l’eau du puits. Les femmes ont déjà trié le riz pour enlever les impuretés, mitsimpona antatry. On fait aussi bouillir de l'eau pour plumer les poulets qu’on a égorgés sur le pas de la porte de la grande maison, la tête tranchée au couteau, les deux ailes et les deux pattes tenues sous la plante du pied. Il faut "trois pierres pour faire un foyer" mais, on le voit, le rituel met en scène deux clans, les clans fondateurs, les Antehofiky et les Antelohoñy. Or, nous allons assister, ce matin 19 mars 2001, à un infléchissement imprévu du rituel qui constitue une manière de prise de parole et de revendication d’identité de la "troisième pierre du foyer".

Pendant que les Antehofiky et les Antelohoñy préparent la nourriture qui sera offerte aux ancêtres sur l’autel spécialement édifié pour l’occasion, à l’Est de la place, les Antevelo, se sont mis, eux aussi, à la surprise générale, à édifier trois foyers, dans la partie Ouest, à proximité de leurs trañobe, au Nord-ouest de la place. Les Antevelo sont affiliés aux Antebe, en position subordonnée. L’étymologie de leur nom dévoile leur origine (et aurait dû nous permettre, si nous avions été plus attentifs, d’anticiper ce qui allait se passer). Ils sont dits, en effet, Antevelom-bazaha, (appellation abrégée en Antevelo) : "Ceux qui ont reçu la vie des vazaha". La colonisation française a officiellement libéré les esclaves et l’administration les a intégrés dans le système traditionnel, sur le modèle des clans déjà existants, ici, en l’espèce en les regroupant avec les Antebe, numériquement moins nombreux que les Antelohõny. Les descendants d'esclaves, auxquels se sont agrégés d’autres groupes de diverses origines, font donc partie du clan Antehofiky (Antebe no Velo, dit-on). Mais, dans cette organisation politique fondée sur la dualité Antehofiky/ Antelohoñy, les Antebe n’ont abandonné aucune de leurs prérogatives en prenant, sous la pression coloniale, les Antevelo sous leur protection. Ceux-ci, en se dotant progressivement de structures imitées des clans fondateurs et en élisant un "roi", se sont engagés dans une démarche qui est à la fois de reconnaissance et d’assimilation vis à vis des clans originels, dits Antetampolo, "maîtres de la terre" sur la tany be (la "grande terre"). Car ces concessions formelles n’ont pas entamé la juridiction et la maîtrise rituelle des clans fondateurs. La participation des Antevelo au nahandrobe est, elle aussi, formelle. Paraissant assumer leur position de subordination, ils font sans doute comme les "grands", mais en petit. Leurs foyers et leur autel paraissent être, par rapport à ce qui se passe dans la moitié Est de la place (pourrait-on dire en forçant le trait) ce que la dînette est à la cuisine…

Les ampanompo commencent maintenant à dresser les autels pour l'offrande à Zañahary et aux ancêtres : un pour les Antehofiky, un pour les Antelohoñy. Quatre poteaux vont supporter un lattis situé à environ un mètre trente du sol, confectionné en bois d'eucalyptus. Ce lattis sera nappé de feuilles de ravinala. C’est là qu’on déposera l'offrande à Zañahary et aux ancêtres. Cet autel est dénommé farafara, du nom de l’étagère, située au-dessus du foyer, qui sert à stocker le bois pour la cuisine et où l’on met aussi le paddy à sécher par temps de pluie. La cuisson terminée, les marmites sont amenées à l'intérieur de la trañobe. Avec des feuilles de satrana, on confectionne des barquettes pour contenir le poisson et le poulet. Ces feuilles sont plus rigides que les feuilles de ravenale et peuvent supporter la chaleur. À l’extérieur, les ampanompo ont démonté les trépieds sur lesquels on a fait cuire la nourriture. Ils éteignent les feux en les arrosant d'eau et en les étouffant avec de la terre provenant des trous qui ont été creusés pour fixer les supports des marmites. Une partie du riz va servir d'offrande à Zañahary et aux ancêtres. Ce riz est disposé sur une feuille de ravenale tandis que les morceaux de poulet, le bouillon ainsi que le poisson sont mis dans trois barquettes en satrana. Le tout est placé sur l'autel. Les prêtres des deux clans fondateurs sortent ensemble de la grande maison pour se placer à l'Ouest des autels, faisant face à l'Est. Tous les assistants, la tête découverte, se sont répartis sur la place, derrière les garageha, libérant la partie Est de la place. Il est midi et le soleil est ardent.

Le prêtre des Antehofiky commence l’invocation. Il lance les trois cris : Houh! Houh! Houh! puis appelle Zañahary (qui peut se trouver aux quatre points cardinaux). Il expose ensuite les raisons du telo vilañy. Elles sont de trois ordres. Les cyclones ont causé des inondations qui ont affecté trois récoltes successives ; le choléra a entraîné la fermeture des tombeaux et les morts doivent maintenant être inhumés dans des fosses individuelles, à même la terre, à Antanifotsy (à proximité de la colline des tombeaux, Marolengo), en attendant que les autorités sanitaires autorisent la réouverture ; l’incendie qui a ravagé le village d'Ambotaka et qui a profondément frappé toute la population de la vallée de la Manañano. Tous ces malheurs amènent le prêtre à implorer le pardon (mivalo) de Zañahary au nom de la communauté. Pour matérialiser cette demande de grâce (fivalozana) et pour sceller la réconciliation entre Zañahary et la communauté des vivants, il lui offre le riz, le poisson et le poulet en lui demandant un avenir meilleur pour ses enfants. Il remercie Zañahary d'avoir accepté cette offrande et le convie à retourner dans sa demeure. Il appelle ensuite les ancêtres en formulant la même prière (sans toutefois mentionner de nom d'ancêtre). L’invocation terminée, le prêtre des Antelohoñy, à son tour, après avoir lancé les trois cris, formule une même demande pour les siens. Il appelle les ancêtres de son clan et, la prière finie, il cite la formule consacrée : Zañahary tsy mba ela homana , "Zañahary mange sa part en un instant". Aussitôt, les jeunes hommes, qui se tenaient postés à proximité des autels, se précipitent sur la nourriture destinée à l’offrande, comme s’ils se disputaient le repas des ancêtres, provoquant la chute et la destruction des autels. L’essentiel de la nourriture est maintenant répandu à terre ou a disparu… L’offrande et la consommation terminées, les anciens des Antehofiky et des Antelohoñy regagnent leur trañobe, sans prêter attention aux Antevelo qui vont, à leur tour, formuler leur prière. Ils expriment une demande identique, sans toutefois citer de noms d'ancêtres (dont ils sont censés être dépourvus). Le même scénario se répète pour la destruction de l’autel où la nourriture a été déposée. En quelques minutes, toute trace matérielle de la préparation qui a occupé la place toute la matinée a disparu.

Dans les "grandes maisons", les garageha ainsi que les membres de la lignée consomment la nourriture préparée avec celle dédiée à Zañahary et aux ancêtres. C'est un repas symbolique marquant la communion des membres des trañobe. Le riz est servi sur une feuille de ravinala et le bouillon de poulet dans une assiette émaillée. On mange d'abord le riz avec ce bouillon, puis les morceaux de poulet sont distribués par les femmes. Dans chaque maison, on a préparé un repas en prévision du passage des parents venus pour la célébration du rite. L'après-midi est consacré à des visites, occasionnant des offres de rhum. Des éclats de voix et le passage de quelques hommes ivres marquent le caractère festif du jour. Mais beaucoup des participants rentrent déjà dans les fotro, car le repiquage du vatomandry n’est pas achevé et il faut travailler à préparer les rizières pour le vary hosy.

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La réalité est bien là, mais le sens ne se révèle que progressivement à l’observateur, qui doit le construire. L’observation du nahandrobe a ainsi unifié sous nos yeux un certain nombre d’informations éparses et permis de les regarder comme les éléments d’un même "puzzle". Nous sommes rendus chez le père d’un roi des Andremaro (clan Antevelo) et de retour chez Iaban’i Justin, lui rapportant notre visite, celui-ci s’est exclamé : "Vous êtes allés chez mon pire ennemi ! ". Il nous explique que cet homme a voulu faire emprisonner son fils, Georges… sans nous en dire davantage sur les raisons de cette hostilité. Sur le chemin de retour de cette visite, le fils de cet homme nous a appris que son père était propriétaire d’un terrain de sept hectares, borné, qui lui a été donné par les Français, après l’insurrection de 1947. Et il nous précise qu’il souhaite que son propre fils continue ses études afin d’être en mesure de faire valoir ce titre de propriété… Les événements de 1947 donnent vraisemblablement la clé de tout cela. On peut supposer que, lors de l’insurrection, ceux qui doivent la liberté (la "vie") aux vazaha prennent le parti de leurs libérateurs, contre les insurgés. Pour prix de cette fidélité (ou de cette trahison), les vazaha récompensent leur allié, en l’espèce l’"ennemi" de Iaban’i Justin, d’un terrain borné de sept hectares (le droit au sol selon l’ordre traditionnel étant exprimé dans les généalogies et non, bien entendu, dans ce type d’acte écrit).

L’histoire de la vallée de la Manañano pourrait donc se résumer comme suit. Deux groupes "originaires", se réclamant d’une autochtonie sans antécédence à tout le moins, occupent la vallée : les Antehofky et les Antelohony. L’arrivée des "islamisés", qui marquent leur emprise politique dans l’organisation sociale et dont les "signes" sont les embouchures (interdit de consommation de porc à Loharano), la prise de possession des lacs sacrés et le type de circoncision collective qu’ils pratiquent (en relation avec Vohipeno), alors que les autochtones pratiquent une circoncision familiale, est à l’origine de la féodalité dont les Ampanabaka s’émancipent à la fin du XIXe siècle. (Une hypothèse parallèle peut être faite, selon laquelle l’installation des clans fondateurs dans la vallée aurait eu lieu sous la féodalité Antemoro). Les Français font la conquête de Madagascar alors que la révolte des Ampanabaka contre les aristocrates est en cours. Les "islamisés" trouvent refuge auprès des Merina, puis des Français. La colonisation française, après la pénétration merina et la révolte des Ampanabaka, bouscule la structure hiérarchique fondée sur le monopole du sacré et l’inégalité des hommes. Les Français libèrent les esclaves et nivellent les ordres. L’insurrection de 1947 peut être comprise comme une deuxième révolte contre les dominants. Dirigée par les Ampanabaka, elle réactive indirectement l’ancienne hiérarchie : "Ceux qui doivent la vie aux vazaha" prennent le parti de leurs "libérateurs". L’écrasement de l’insurrection réaffirme l’ordre colonial et l’accession de Madagascar à l’indépendance avalise formellement cette égalité qui est au principe du gouvernement des hommes et de l’administration des choses à l’occidentale. Dans les consciences, et dans la conscience historique des acteurs, cette révolution n’a pas fondamentalement modifié les valeurs et les représentations. L’égalité formelle instituée par le colonisateur, "inventant" un clan sans pouvoir, un clone sur le modèle des clans existants intégré à l’un des clans fondateurs, n’a pas produit d’égalité. Sans doute, confortés par le message des Églises, ceux à qui la tradition n’assigne ni ancêtres ni droit au sol, les Antevelo, réclament-ils une réelle reconnaissance. Mais si cette donnée fondamentale de la structure politique traditionnelle n’est pas apparue lorsqu’on nous a fait l'histoire de la vallée et de son peuplement, c'est qu’elle est dénuée d'importance et, vraisemblablement, ce qui ne laisse pas d’étonner, dénuée d'importance pour ceux-là même qu'elle concerne… Elle ne nous a pas été dissimulée. Paradoxe que d'avoir choisi d'enquêter chez d'anciens tributaires, les Ampanabaka, pour échapper à la morgue convenue du discours aristocratique et se retrouver vérifier, dans la bouche des tributaires, le proverbe qui dit qu'on est toujours le supérieur de quelqu'un…


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